Yobo Tikba:Profession : réparatrice de fractures

Par Kokouvi EKLOU,

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Elle vit par nature dans l’anonymat mais sa renommée n’est plus à faire. A Natitingou, ville où elle exerce, Yobo Tikba fait des miracles en redonnant le sourire aux accidentés de la route et de travail.

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Dans la petite cour de sa concession sise au quartier Kantaborifa dans la commune de Natitingou, des patients sont en attente de soins. Cette septuagénaire prodigue depuis sa tendre jeunesse des soins aux victimes d’accidents de la route et de travail. Sa spécialité, c’est la réparation des fractures et autres traumatismes handicapant la mobilité humaine. Allure altière en dépit de son âge qu’elle peine à situer, Yobo Tikba reçoit des malades de tout horizon et s’applique à leur donner satisfaction. D’ethnie warma, celle qui compte de nombreux petits-fils à qui elle transmet ses connaissances, les tient aussi de ses géniteurs.

La pratique se transmet de génération en génération. Sur pied aux premières heures du jour, elle se met au service de sa clientèle. Tôt ce mercredi, c’est le visage embué de larmes que le petit Abdou quitte la petite concession dans les bras de son père accompagné de sa mère et d’une proche. En raison d’une fracture du bras, il vient de passer un sale quart d’heure aux mains de la praticienne. Bandages enveloppant son bras gauche et le haut de sa poitrine, il y est conduit pour une séance de soins de massage pour remettre à leur place les os déboîtés à la suite d’une chute à la maison.

Difficile aux âmes sensibles de résister aux cris de douleur de cet enfant meurtri. A l’instar d’Abdou, de nombreuses personnes viennent consulter la vieille dame pour soulager des douleurs que la médecine n’a pas pu endiguer. Maryam en est un exemple. Recommandée à elle par des proches, elle dit retrouver lentement mais sûrement l’usage de sa cheville gauche grâce au savoir-faire de la praticienne. Même si ce matin c’est à Janvier, un des petits-fils, qu’est revenu la tâche de lui prodiguer ses soins. Aux mortifications de la jeune dame, ce dernier reste ferme et malaxe dans toute son encolure la cheville douloureuse à l’aide de beurre de karité. «Ne peut pratiquer ces soins qui veut. Si vous n’êtes pas fort vous n’y arriverez pas, tant les cris et plaintes des patients pourraient vous désarçonner.

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Il faut s’armer également de patience car certains vous rouent de coups et il faut se mettre à plusieurs pour les tenir en respect», souligne Justin Tchando, un des neveux de Yobo Tikba, qui n’a pas pu aller loin dans la transmission de ce legs. «J’ai la connaissance requise pour dispenser ces soins mais j’ai du mal à m’y adonner faute de courage», poursuit-il. Préférant exercer plutôt le métier de menuisier qu’il a appris.

La bonne samaritaine

Si Maryam retrouve aujourd’hui sa superbe forme grâce aux soins à lui prodigués, elle n’oublie pas les pires cauchemars vécus avant d’échouer chez Yobo Tikba. Conduite à Perma, à 25 kilomètres de Natitingou, chez un autre praticien, elle n’a pas été soulagée malgré le prix payé. Chez la vieille dame, elle n’a versé que 5200 F CFA pour tout le temps que prendra le traitement. « Elle accomplit une œuvre divine puisque quelle que soit la gravité du traumatisme osseux elle ne prend que ce montant. Libre aux patients de la gratifier de quelque présent s’ils trouvent satisfaction », défend Saharo Zacharie, conducteur à la retraite, souffrant de douleur au poignet après une prise malencontreuse de briques. Son fils Alassane y suit également les soins à la suite d’un accident de la circulation. Elève, l’adolescent aux témoignages de son géniteur, ne pouvait pas se lever ni se déplacer, il y a deux semaines. Après des soins dans une clinique et une radiographie qui n’a révélé aucune fracture, il s’en est remis à l’expertise de la praticienne. Assis sur un banc, tout le pied gauche étendu sur un support en bois, Alassane se tord de douleurs à la prise de sa jambe par la septuagénaire. Genoux posés sur un petit siège bourré de chiffon recouvert de cuir usé par les services, elle enduit ses mains fortes rendues écailleuses par la pratique de beurre de karité. Suivent par la suite ses mouvements de main sur les parties douloureuses de la jambe et s’engage une lutte entre les deux acteurs.

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Le premier cherchant à esquiver les assauts et incursions sur son corps et la seconde ne voulant quelle que soit la résistance céder. Son emprise sur le membre endolori marqué par des plaies est forte et le massage change de cadence. «Malgré son âge avancé, c’est avec toute la vigueur d’un jeune homme qu’elle t’attaque», rétorque d’un air amusé Saharo Zacharie. En langue warma elle invite une de ses collaboratrices à lui servir de l’eau chaude déjà bouillonnante au feu. Le petit plastique posé sur le sol, elle y plonge ses mains cerclées de bracelets multicolores et sort le chiffon y immergé sans manifester la moindre gêne. Ce qui ne sera pas le cas de son jeune patient. Mais il est difficile, aussi solide qu’on soit, d’éviter les offensives de Yobo Tikba. Décoctions d’écorces, de racines d’arbres et autres extraits naturels sont mis à contribution pour soulager les traumatismes osseux. La séance d’Alassane finira par le passage d’un enduit de liquide visqueux rougeâtre sur la jambe, qui s’assèche à l’air libre mais laisse sur le corps un dépôt d’ocre s’apparentant à de la terre.

Chirurgienne des os

Quoique bon nombre de ses pairs recourent à l’ésotérisme et aux pratiques occultes pour soigner les traumatismes osseux, Yobo Tikba, elle, s’en remet à ses mains, aux vertus des plantes médicinales et à la volonté de Dieu qui reste, à ses dires, le seul détenteur de la vie. «Que pouvons-nous sans Dieu ?», s’interroge-t-elle pour monter sa foi en lui. D’un air sûr elle soutient ne pas connaître d’échec dans ses traitements. «J’essaie de redresser les os affectés par des chocs, d’aider à leur reconstitution quel qu’en soit l’état. Même broyés, j’y arrive, pourvu que je puisse les remettre dans leur cavité». Chrétienne fervente, elle avoue n’avoir pratiqué que cette science dans sa courte vie sur terre. Sauf une trêve observée à la suite d’une culbute dont elle a été victime en étant en état de grossesse par le fait de la résistance forcenée d’une patiente qu’elle traitait. «A la suite de cette chute et des malaises qui ont suivi, j’ai accouché et mon mari m’a défendu toute pratique de soudure des os ou de réparation des fractures. J’ai dû attendre longtemps avant de le convaincre à me laisser continuer». Aujourd’hui sans son époux décédé, mais aux côtés de ses petits-fils, elle redonne le sourire à de nombreuses personnes qui savent si bien le lui rendre par leurs gestes et leur affection.
Sitôt qu’un patient lui parvient, la praticienne recourt à son expertise pour diagnostiquer le genre d’accident qu’il a eu après observation de son état. Une sorte de radiologie dont elle a le secret. C’est à la suite de ce constat que le type de traitement approprié est décelé pour le soulagement du patient. Face à ces richesses de la médecine traditionnelle qui tendent à disparaître faute d’une collaboration efficiente entre ces pratiques et la médecine moderne, Jacques Gnao Biao, retraité de l’administration territoriale, également admis dans cette concession pour soigner une rupture des ligaments du genou suite à un accident de la circulation, appelle les autorités en charge de la Santé, à redonner à la médecine traditionnelle toute sa place dans la société béninoise. «Pourquoi n’orienterait-on pas les enfants de ces praticiens vers la médecine moderne pour qu’une fois sortis des écoles de formation ils puissent allier les deux sciences pour un bien-être des populations ?», lance-t-il.