Vie de ménage: Ces femmes battantes du Couffo

Par Maryse ASSOGBADJO,

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Sènadéhoué, petit hameau du village Houiglu, à environ 7 km de Dogbo centre.
11 h 43. Béatrice Bognon est de retour à la maison après une matinée consacrée aux activités champêtres. L’heure est relativement avancée pour préparer le repas de midi à sa famille. Mais elle n’avait pas d’autres choix. La popote qu’elle assure elle-même, dépend de ses revenus issus des travaux champêtres.
Le devoir de chef de famille, dévolu aux hommes en général, est assuré par de nombreuses femmes dans le Couffo qui se substituent à leurs maris en assumant les charges familiales.
Béatrice Bognon est l’une de ces braves ménagères. «Mon mari n’exerce aucune activité génératrice de revenu. Je m’occupe largement des dépenses du foyer. Nous les femmes faisons tout pour épargner nos maris des charges de la maison», confie-t-elle.
Elle se plaît d’ailleurs bien dans ce rôle. « On ne se marie pas pour divorcer parce que le mari n’exerce pas une activité. J’assure les charges alimentaires de ma famille en fonction de mes moyens. Mes revenus me permettent également de couvrir la scolarité de nos six enfants. Je bénéficie rarement de l’aide financière de mon mari, parce qu’il sait que je me débrouille bien pour m’occuper du foyer », ajoute-t-elle.
Edwige Yavo, originaire de Fongba, arrondissement de Lokossa, s’y est habituée très tôt et l’assume pleinement. «Nous n’aimons pas raconter nos misères à nos parents, parce qu’ils ne sont pas responsables de nos choix. On se marie pour le meilleur et le pire », admet-elle.
C’est depuis huit ans que Tohiwè Akakpo, mère de six enfants, vit cette situation. Elle s’en accommode. « Notre éducation ne nous permet pas d’abandonner nos foyers à cause de la misère», confie-t-elle.
Ce phénomène tient de leur culture, explique Vincent Codjo Acakpo, maire de Dogbo. « Dans le Mono-Couffo, les femmes jouent le principal rôle au sein du foyer. Elles assurent l’entière responsabilité des charges de leurs familles», déplore-t-il, dévoilant son propre cas : « J’ai tout obtenu de ma mère. Mon père étant polygame, chaque coépouse devrait s’occuper de ses enfants ».
Un paradoxe tout de même : « Ce qui m’étonne, c’est que les femmes aiment plus ces genres d’hommes. Ils ne sont pas prêts à entretenir leur famille, mais ils sont très actifs sexuellement », s’offusque-t-il.

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La dot soumet

A en croire des sages de la localité, la situation s’est nettement améliorée aujourd’hui. « Autrefois, quand un homme engrosse une femme, c’est elle-même qui supporte les dépenses liées à sa grossesse et à son enfant. Aujourd’hui, il n’en est plus vraiment ainsi, du moins dans certains villages », nuance Félix
Akouègnonhou, président de l’Association des sages et notables de la commune de Dogbo (Asanoc).
Le maire de Dogbo ne partage pas ce point de vue. Selon lui, c’est toujours le statu quo: « Ce phénomène demeure d’actualité et est entretenu par les hommes des milieux ruraux que certains cadres du Couffo qualifient de ‘’paresseux’’».
Même appréciation de Djaratou Missohou, présidente des femmes leaders de la commune de Dogbo qui déplore la grande liberté dont jouissent les époux: « On rencontre dans certaines localités beaucoup de maris oisifs qui consacrent leur temps à jouer au domino et au jeu de cartes. Ce sont leurs femmes qui assurent elles-mêmes les frais d’accouchement et autres charges familiales».
La dot est souvent brandie comme un prétexte pour maintenir la femme dans la soumission totale. « A Klouékanmey et à Djakotomey par exemple, la dot est consistante. L’épouse est obligée de supporter tous les caprices de l’homme après le mariage», explique-t-elle.
« Que le mari exerce un métier ou non, la femme lui voue un respect absolu, car si elle a un revenu, c’est parce qu’elle a eu la chance de se marier », relève-t-elle.
Pour Félix Akouègnonhou, ce phénomène a plutôt des racines culturelles : « Les pratiques de la ville et celles du milieu rural ne peuvent jamais être identiques. Chez nous, la femme doit soumission totale à son mari puisque c’est lui qui l’a déplacée de chez ses parents pour qu’elle vienne habiter à ses côtés ».
Ces femmes, ploient sous la misère, mais s’accrochent, à cause de la tradition: « Nos maris ont hérité de cette tradition de leurs parents. Il serait difficile de les amener à changer de mentalité», confie Tohiwè Akakpo, cheffe de ménage à Lalo.
En plus de cette situation incomprise par des personnes extérieures, d’autres épouses s’attirent la jalousie de leurs époux.
«Mon mari gère ses revenus comme il le veut sans se soucier des charges du foyer. Il se glorifie même parfois d’avoir épousé une femme qui contribue pour une grande part aux dépenses du foyer mais il n’est pas prêt à me voir disposer de plus de moyens que lui », dénonce Léocadie Nagonou-Gah.
La polygamie contraint également les épouses à travailler durement pour être économiquement autonomes. Cela profite entièrement à l’homme qui reste le plus heureux au sein du foyer.
« L’homme en pays adja est riche quand il a plusieurs femmes pour s’occuper des travaux champêtres », explique encore Félix Akouègnonhou, président de l’Asanoc.
Les épouses rivalisent d’ardeur pour entretenir leur mari, qu’elles considèrent comme leur roi. La plupart du temps, elles sont félicitées pour leur ardeur. Ces messages d’encouragement motivent les femmes à se donner corps et âme pour l’épanouissement de leur famille.
« Si une femme est plaintive tout le temps, ses coépouses ne l’attendront pas avant de s’occuper du ménage. Ce faisant, elles recevront la bénédiction de leur mari », explique
Djaratou Missohou.

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Sensibiliser les hommes à leurs responsabilités familiales

Le phénomène est si répandu que les mères ne trouvent aucune raison à soutenir leurs filles lorsqu’elles sont à bout de souffle. « On les entend souvent dire, c’est ainsi que moi-même j’ai vécu avec ton père ! », déplore Djaratou Missohou. « Avec ce comportement, on ne peut jamais enrayer le phénomène dans notre milieu », conclut-elle.
L’exception devient la règle quoique des langues se délient pour dénoncer le tort fait aux femmes. «Peu d’hommes sont suffisamment conscients de leurs responsabilités. Cette situation n’est pas normale parce que la femme seule ne doit pas faire le bonheur d’un foyer pendant que son mari est présent », tranche la présidente de l’Association des femmes leaders de la commune de Dogbo.
Les nombreuses sensibilisations de ladite association peinent à prospérer, tant la pratique est ancrée dans les mœurs. « C’est vrai qu’il n’existe nulle part au monde un foyer entièrement à la charge de l’homme. Toutefois, j’invite la jeune génération à cesser de copier ses aînés et à exercer un métier pour soulager leurs conjointes », exhorte-t-elle.
De plus en plus, s’observe une prise de conscience de la situation. Toutefois, beaucoup de jeunes ruraux continuent de se complaire dans leur ‘’confort’’, imperturbables et insouciants. « Au village, les jeunes qui n’exercent aucune activité sont à la charge de leurs épouses. C’est dommage! », lâche le maire de Dogbo.
Il préconise quelques pistes pour inverser la tendance.
« Nous devons sensibiliser les hommes à leurs responsabilités familiales». Le conseil communal promet d’en faire son challenge. « Prochainement, les conseillers communaux seront investis de cette mission de mettre les hommes au travail», promet-il.

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Encadré

Le mari gère les recettes de sa femme

Le phénomène est si répandu qu’il est érigé en règle dans certains milieux adja dans le Couffo. L’homme est le ‘’capitaine’’ de la femme, le conseiller suprême et le guide idéal. Il est au centre de toutes les décisions quoiqu’il n’apporte aucun soutien financier à sa femme.
« Quelle que soit la situation, la femme doit nécessairement requérir l’avis de son mari avant d’engager n’importe quelle dépense. Même s’il s’agit d’un investissement à titre personnel », explique le président de l’Asanoc. Mieux, développe le sage de Dogbo, « l’homme doit être au courant de la rentabilité de l’activité économique de sa femme. Si son commerce doit prospérer, il doit nécessairement donner son avis. Cela lui permet d’avoir un œil sur ses recettes et les coudées franches pour l’aider en cas de difficultés, car il n’est pas exclu que la femme mariée ait un courtisan qui la finance en cachette », estime-t-il.
Ceci n’est que la face visible de l’iceberg. Dans certains cas, c’est le mari qui gère les recettes de son épouse à sa guise et a plein pouvoir de contracter des dettes auprès de celle-ci sans se soucier du remboursement. « Si je contracte une dette auprès de ma femme, je rembourse seulement si j’en ai la possibilité. Je peux aussi décider de lui rembourser dans la perspective d’une prochaine dette », explique le président de l’Asanoc. Toute facilité qui procure à l’homme adja, le beurre et l’argent du beurre.
M.A