Tissage au Bénin: Un métier qui renaît de ses cendres

Par Pintos GNANGNON,

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Considéré comme l’un des plus vieux métiers pratiqués au Bénin, de façon artisanale, le tissage est matérialisé par l’entrecroisement des fils de coton.
Au Bénin, les pagnes tissés étaient réservés aux chefs de villages, aux notables. Mais avec le temps, il est porté par tous ceux qui peuvent en acheter les grands jours, lors de grandes cérémonies. Artistes décorateurs, et autres professionnels de la mode s’en servent pour réaliser des décorations, des œuvres d’art et autres objets.
Les tisserands transmettaient leur savoir-faire de père en fils et d’une génération à une autre.
C’est le cas de dame Adidjatou Taïrou, responsable de l’atelier de tissage « Espace Tissage » situé à Djougou.
Le tissage, pour elle, est un métier de famille, exercé par sa grand-mère maternelle. Cette dernière fabriquait des toiles utilisées pour les cérémonies, mais aussi des supports pour bébés, car cultivatrices pour la plupart, les femmes portaient leurs enfants au dos et les attachaient avec les toiles tissées. Elle faisait son travail à la main avec du coton à la quenouille.
La passion pour ce métier lui est venue de sa grand-mère, talent qu’elle a perfectionné par une formation de tisserande chez une patronne.
« Déjà au Ce2, je m’entrainais auprès de ma grand-mère. Devenue par la suite enseignante contractuelle, j’ai décidé de faire ce métier juste pour aider les filles de mon village qui, pour la plupart, allaient exerçer comme domestiques dans des ménages à Cotonou », nous apprend-elle pour justifier son choix.
Elle révèle que déjà en classe de cinquième, elle a ouvert un atelier, car la situation de ces filles la préoccupait. Donc au retour de l’école, Adidjatou Taïrou s’occupait de ses apprenties. Mieux, elle a décidé d’abandonner la fonction d’enseignante contractuelle pour se consacrer entièrement au tissage, ceci pour prendre en charge ces filles qui, faute de moyens, laissaient l’école pour se rendre dans d’autres régions du pays ou au Nigeria en quête de petits jobs pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs parents.
« J’ai dû rassembler les filles des périphéries de Djougou pour les sensibiliser et les persuader d’apprendre un métier pour subvenir à leurs besoins », révèle- t-elle.
En 2004, elle prend la décision d’ouvrir un centre d’apprentissage, parce qu’elle a constaté que le métier de tissage est en voie de disparition. Ainsi, elle se dit fière d’avoir contribué à arrêter l’exode rural dans sa localité et surtout à pérenniser un métier qui était en voie de disparition.
Pour maintenir ses apprenties dans les ateliers, elle leur donne gratuitement la formation et à la fin de celle-ci, les filles dont les parents n’ont pas les moyens de leur ouvrir un atelier sont recrutées par elle.
Elle avoue que ses débuts ont été un peu difficiles, mais elle a suivi les pas de sa grand-mère et fabriquait surtout des supports pour bébé. Au départ, elle utilisait des machines en bois.
La clientèle était rare et il n’y avait que quelques touristes qui achètent les uniformes et objets qu’elle fabrique. Mais la tisserande avoue qu’aujourd’hui le métier reprend vie, car les stylistes s’intéressent de plus en plus aux pagnes tissés.
Son destin a changé grâce au projet d’appui à l’artisanat qui lui a permis d’avoir un accompagnement de la Coopération suisse pour financer la construction de son centre avec une capacité d’accueil de plus d’une centaine de filles.
Cet appui, elle l’a eu grâce à Cyr Davodoun, un cadre du ministère de la Culture et du Tourisme qui, ayant appris qu’il y a des tisserands béninois exposant à Evreux en France, a fait le déplacement sur place pour les encourager. Surpris par leur réussite et par le fait que Adidjatou ait réussi à vendre tous ses produits à l’exposition et reçu des commandes sur place, il a décidé de lui apporter son aide. Ainsi, l’a-t-elle aidée à monter un projet qui a été soumis à la Coopération suisse.
Mais, son ascension est surtout due à la première place qu’elle a occupée lors d’un concours national organisé pour les tisserands. Adidjatou a travaillé avec du coton filé à la main. Une œuvre d’art qui a été appréciée de tous.
Elle reste confiante et juge que «le métier de tissage, aujourd’hui, nourrit son homme ». Mieux, il ne se passe de semaine, de mois où elle ne reçoit de commandes» assure-t-elle.
Ceci du fait que sa clientèle est constituée surtout de touristes, des stylistes de Cotonou et d’ailleurs qu’elle rencontre lors des foires nationales et internationales.
Son sérieux au travail, ses créations et son génie lui ont permis de participer grâce à une amie française résidant à Djougou à l’époque, à la foire à Evreux en France. Une aventure qui s’est révélée assez fructueuse vu les recettes et commandes.
Pour fabriquer ses produits, elle utilise les métiers vertical et horizontal.
« Aujourd’hui, je remercie le Seigneur d’être utile à ma communauté et d’avoir réussi dans un métier que j’aime tant et qui m’a tout donné », dit-elle satisfaite.
Son objectif de l’heure est d’œuvrer à l’amélioration de la compétitivité des produits du tissage, faciliter l’écoulement des produits du tissage tant sur le marché national, régional et international, puis de rechercher des débouchés nouveaux pour une exportation à grande échelle des produits du tissage du Bénin.
Depuis 2007, elle organise une formation de type dual de niveau 1et 2 pour les filles qui savent lire et écrire le français pour leur permettre de comprendre l’origine et le fonctionnement de ce qui se fait en pratique. Ces apprenantes suivent une formation théorique et pratique pour leur qualification dans le secteur du tissage?
D’une tisserande hors pair à une autre

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Adamou Mounirath est venue dans le métier par la volonté de son père, alors qu’elle était élève en classe de sixième. Son géniteur, père de plusieurs enfants et n’ayant pas trop de moyens pour subvenir à leurs besoins a imposé à Mounirath, sa fille aînée, l’apprentissage pour aider ses frères et sœurs, une fois sa formation terminée.
C’est ainsi qu’elle a été confiée à la patronne d’un atelier de tissage à Djougou pour apprendre le métier pendant quatre ans avant d’obtenir sa libération.
Grâce à un oncle maternel, elle ouvre un an après sa libération son atelier. Elle fabrique des tenues tissées pour hommes et femmes, des sacs à main, couvertures, foulards, porte-bébé et bien d’autres. Ses produits sont directement écoulés à Cotonou par le biais d’un de ses cousins qui, par ses relations au Bénin et à l’extérieur lui trouve des clients. Son magasin de vente ouvert à Djougou propose des tenues de toutes sortes.
« Mon père a vu juste en m’envoyant très tôt en apprentissage. Aujourd’hui, j’arrive à venir en aide à trois de mes sœurs encore élèves, donc l’objectif qu’il avait en tête est atteint, car je ne me plains pas pour autant », nous dit-elle pour marquer sa satisfaction.
Elle est venue dans le métier à un moment où l’activité reprend vie après une période de vache maigre. Quand vous êtes créatif, vous ne manquez plus d’opportunités en termes de clientèle, de marché pour écouler vos produits.
Le pagne tissé reprend progressivement sa place dans les habitudes vestimentaires. A Djougou, il y a pas mal d’ateliers de tissage, souvent remplis d’apprenties. C’est dire que le métier connait un regain d’intérêt.
A Bassila, le métier n’est pas aussi répandu comme dans les autres communes du département de la Donga. Les ateliers n’y fleurissent pas non plus. Le pagne tissé a quelque peu disparu des habitudes vestimentaires.
Selon Issa Madjidou, tailleur, le pagne tissé est prisé par les personnes âgées qui en connaissent la valeur. Ils le portent pour les fêtes et cérémonies traditionnelles.
« Aujourd’hui, très peu de jeunes s’intéressent au pagne tissé ici chez nous à Bassila. C’est dans les villages environnants que vous rencontrez quelques rares personnes les porter pendant les fêtes », affirme-t-il?
A Ouaké, une cérémonie de remise de certificats de qualification aux métiers à cent trente-sept apprentis nouvellement libérés dans diverses spécialités retient l’attention. Parmi eux, il y a vingt tisserandes.
Leur patronne, Yacoubou Adama, a choisi ce métier parce que sa grand-mère, elle-même, tisserande le lui a conseillé. Et comme l’école ne marchait pas, elle a dû abandonner les classes pour s’orienter vers l’apprentissage.
Mais, elle ne l’a pas fait auprès de sa grand-mère, parce que ses parents ont estimé que cette dernière réalise d’anciens motifs et travaillait avec de vieux métiers à tisser en bois.
Elle a donc fait son apprentissage à Ouaké chez une patronne très exigeante. Ayant reçu son diplôme en 1998, elle a bataillé dur pour ouvrir son atelier en 2003. Ses activités ne lui permettent pas de subvenir à tous ses besoins et elle est obligée de mener d’autres activités pour joindre les deux bouts. C’est lorsqu’il y a une cérémonie ou une fête importante dans la localité que les clients viennent à elle.
« Pour vendre nos productions, il faut attendre que nos frères résidant dans les pays comme le Niger ou le Ghana arrivent en vacances et se procurent les habits que nous réalisons en pagnes tissés pour les revendre à leur retour », nous renseigne-t-elle.
Adama a aujourd’hui vingt-trois apprenties et parmi elles, il y a trois orphelines qu’elle a sous sa charge.
A Ouaké, il n’y a que les personnes âgées qui prisent les pagnes tissés. Leur importance est grande à l’intronisation d’un roi.
Mais depuis quelques années, la situation a changé quelque peu. Yacoubou Adama confie qu’aujourd’hui, une fille qui se marie dans la commune de Ouaké et qui ne porte pas de pagne tissé est vue comme une incapable et critiquée. Elle note qu’avant, personne n’aimait apprendre ce métier, c’était la couture et la coiffure qui attiraient toutes les jeunes filles, mais aujourd’hui, elles sont nombreuses à s’intéresser au tissage.
Pour attirer la clientèle, les tisserandes de Ouaké font preuve d’imagination et créent des modèles. L’année dernière, à l’occasion de la célébration de la fête de l’indépendance, Yacoubou Adama a confectionné des écharpes en pagne tissé qu’elle est allée proposer au maire. Intéressés, le maire et son conseil ont fait une commande. C’est dire que les tisserandes n’attendent plus que les clients viennent à elles.
Quant à l’avenir du tissage, elle garde bon espoir.
« Nous pensons que le métier a de l’avenir, car avant, ce n’était que les pagnes, mais aujourd’hui nous tissons des robes, des pantalons et bien d’autres choses, l’avenir est prometteur», souligne Yacoubou Adama très confiante.
Malgré les difficultés rencontrées dans le métier, elle pense qu’il y a espoir, car les populations, depuis un moment y accordent un nouvel intérêt. Abaroutou Raïmatou, une des nouvelles diplômées, a choisi ce métier parce que ses parents le lui ont conseillé. Elle se réjouit d’avoir appris le tissage et son objectif est de vite ouvrir un atelier pour former d’autres apprenties. Elle conseille aux filles de son âge de ne plus choisir d’aller à Cotonou pour servir de domestiques dans les ménages.
Les tisserands de Ouaké se retrouvent dans une association dénommée « Association Essossina », un creuset au sein duquel ils discutent des problèmes auxquels ils sont confrontés dans leurs tâches quotidiennes et y trouver des solutions. Cela leur permet de se faire entendre aussi par les autorités dont l’appui aussi bien matériel que financier est sollicité.

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Pas d’usine de filature

Des difficultés des acteurs de ce secteur, l’absence d’usine de filature au Bénin n’est pas pour faciliter leur exercice. Le pays ne fait qu’exporter son coton. Alors que les fils reviennent très chers. Selon eux, « Ce sont les fils venus du Ghana qui sont les meilleurs », mais les tracasseries douanières répugnent les tisserandes qui s’en remettent à l’arbitrage du gouvernement.
P. G