Regard d’un observateur sur 60 ans d’indépendance: « Le Bénin a fait un très bon parcours », soutient Roger Gbégnonvi

Par LANATION,

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Il y a soixante années, le Dahomey accédait à la souveraineté internationale, prenant en main sa destinée contre vents et marées. Depuis lors, le pays a vécu bien de péripéties.Il a fallu passer par instabilité politique, coups d’Etat, révolution, conférence nationale…, avant de connaitre le renouveau démocratique. De son domicile à Ouidah, confortablement installé sur l’estrade de sa bibliothèque, le professeur Roger Gbégnonvi partage sa lecture du parcours politique du Dahomey devenu Bénin.

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La Nation : Le 1er août 1960, le Bénin accédait à la souveraineté internationale. Que vous inspire cette date ?

Roger Gbégnonvi : Cette date a certainement été festive sur toute l’étendue du territoire.
Mais ce dont je me souviens avec certitude, c’est que l’enfant de chœur que j’étais à l’époque, a servi la messe du matin et nous avons suivi le prêtre blanc qui a célébré cette messe d’action de grâce pour l’indépendance. Je me souviens avec précision qu’à la fin de la messe, il nous amène à la porte du réfectoire et il nous montre une affiche qui ressemble à ces photos de Paris match puis il nous dit : « Voilà ce que nous avons fait là-bas et ils sont en train de nous chasser. C’est ce que vous voulez faire aussi ? ». J’avoue que sur le fait, je n’avais pas compris grand-chose. J’avais simplement lu que le prêtre français n’était pas très heureux de ce que nous célébrions ce jour. C’est plus tard que j’ai su que la photo qu’il nous a montrée sur la porte du réfectoire n’était autre que l’image des immeubles d’Alger, alors que moi je pensais qu’il s’agissait de l’image d’une capitale européenne. Le missionnaire exprimait donc son mécontentement.

Au moment où le Bénin prenait son indépendance, les acteurs politiques étaient-ils préparés ? Sinon comment expliquer l’instabilité politique qui a suivi ?

Je compare les indépendances qui nous ont été données à la liberté que l’adolescent prend. Je pense que lorsque vous avez été assisté tout le temps, ce qui était notre cas, car c’était la France qui prenait les décisions et qui les prenait bien, même si c’était dans son intérêt ; le jour où vous êtes laissé libre à vous-même, vous devez quelque part repartir à zéro. Au niveau personnel, on en fait l’expérience ! Au cours primaire, vous avez un maitre autoritaire qui vous dicte ce qu’il y a à faire. Tout va bien parce que c’est le maître qui décide. Quand vous passez au Lycée, au collège, il y a plusieurs enseignants, vous découvrez une liberté et ces premières heures sont souvent mal vécues par le collégien. Il me revient aussi l’histoire de l’enfant prodige qui a pris sa liberté et est allé faire son expérience à ses dépens. Je crois que les premiers moments de l’indépendance ont été difficiles un peu partout. Remercions le ciel que le Bénin ait soixante ans d’indépendance sans qu’il n’y ait bain de sang. Donc, oui nous n’étions pas prêts pour la liberté mais on n’est jamais assez prêt pour la liberté. Et quand on vous l’a donnée, il faut encore que vous appreniez à l’approprier car vous n’aviez jamais appris à être libre. Le Bénin finalement a appris tout seul, sans l’aide de la France, à être indépendant, à être autonome.

Quelle est la traduction de cette autonomie acquise ?

Vous faites bien de dire autonomie acquise car nous n’avons pas fait partie des pays africains qui ont arraché l’indépendance. La France, après s’être fait forcer la main en 1958 par Sékou Touré, va, deux ans plus tard, distribuer les indépendances. Un Senghor voulait que le Sénégal fut déclaré Département français. De Gaulle lui a dit Non, vous prenez l’indépendance. Pour revenir à la question, il faut retenir au lendemain de l’indépendance, une grande déception. Je ne sais pas ce que les adultes d’alors attendaient de l’indépendance, mais trois ans après, j’entendais souvent nos parents dire : « Si c’est ça l’indépendance, les Blancs n’ont qu’à revenir ! ».
Ce qui amenait l’enfant ou l’adolescent non politisé que j’étais, à comprendre que nous nous gouvernions si mal qu’il était préférable que les Blancs reviennent. Les gens se sont mis à faire une comparaison entre le passé immédiat et le présent et ils arrivaient à la conclusion que l’indépendance ne nous apportait rien de nouveau et pire, elle apportait plus de malheurs à telle enseigne qu’on aurait préféré ne pas l’avoir eue. D’où le premier coup d’Etat en 1963, qui a renversé le président Hubert Maga. Mais ce que l’histoire n’a pas retenu, c’est que ce sont les syndicats qui ont demandé à l’armée de prendre le pouvoir.

Le Général Christophe Soglo n’était pas homme à prendre l’initiative personnelle de chasser le président de la République. Ce sont les syndicalistes qui ont insisté pour que l’armée prenne le pouvoir parce qu’ils estimaient que les civils au pouvoir dirigeaient mal. Il est vrai qu’ils se battaient entre eux : Maga au Nord, Apithy à Porto-Novo, Ahomadégbé à Abomey… Il y avait plus de disputes que de gouvernance. Les syndicalistes voyant cela et réalisant que leur sort de travailleurs ne s’améliorait pas, ont demandé à l’armée de prendre le pouvoir. Et dès lors, l’armée a pris goût au pouvoir ; tous les deux ans, il y avait un coup d’Etat. Mais des coups d’Etat des plus pacifiques. Moi je me souviens, il y avait de la musique militaire à la radio pendant trois jours. Il y a une proclamation que je n’écoutais pas mais j’aimais bien la musique militaire. Nous enfants, nous étions souvent dans la rue pour célébrer le nouveau coup d’Etat. Nous sommes donc allés de coup d’Etat en coup d’Etat jusqu’à celui du 26 octobre 1972. Une proclamation comme une autre, on était bien habitué. Mais la proclamation cette fois-ci, s’est achevée avec le slogan: « Vive la Révolution ! » J’étais déjà un grand adolescent en ce moment et j’ai toute suite compris que ce coup d’Etat n’était pas comme les autres. Nous avons tous oublié coup d’Etat pour retenir Révolution. C’est de là que la ligue a rejoint les militaires et cette aventure a duré comme vous le savez, dix-sept (17) ans.

Et que retenir de la période révolutionnaire ?

Je pense que des trois hommes de la Révolution notamment Ayikpé, Assogba et leur grand-frère Kérékou, Ayikpé avait peut-être une idée de ce qu’est une Révolution ; il avait surtout une idée de ce que peut être une dictature ! Evidemment, quelqu’un comme moi en voulait à mort à la pensée unique, aux organisations uniques, au syndicat unique. Moi je suis né pour le débat, mais il n’y avait pas de débat. Quand tout est unique, ce sont les médiocres qui prennent le pouvoir et qui le gardent ! Je pense que cette glaciation pendant dix-sept ans a contribué à faire prendre conscience au pays que de toute façon, la démocratie vaut mieux que la dictature. J’ai cessé très vite d’être révolutionnaire. Mais je crois qu’il y a eu des acquis de cet intervalle politique.

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Et quels sont ces acquis ? Qu’est-ce que la Révolution a pu impulser ?

Premier acquis, je pense que le pays s’est politisé et c’est une bonne chose. Des gens qui ne sont pas allés à l’école ont pris goût à la chose politique parce qu’on leur a dit : « Le peuple, c’est vous et c’est vous qui devez gouverner ! ». Il y avait des symboles ! Par exemple, les maires n’étaient pas élus à travers les urnes. Quand vous êtes candidat à être maire d’une région ou chef d’un village, vous vous alignez, le peuple est rassemblé, vous montez sur une table et le peuple est interrogé. « Celui-là peut-il être chef ? » Et le peuple pouvait dire : « Celui-là, nous le connaissons ! Il boit trop, il est toujours à courir après les femmes des autres… Non il ne peut pas ». Vous descendez et d’autres passent jusqu’à ce qu’on trouve le bon candidat. C’est assez artisanal comme mode de scrutin. Mais cela a permis au peuple de comprendre qu’il peut nommer lui-même ses représentants.
Il y a eu davantage prise de conscience et la Révolution a fait en sorte que du Nord au Sud, on commence à se sentir tous Béninois. Avant 1975, le Nordiste voyait le Sudiste comme ressortissant d’un autre pays. En 1975, le pays va cesser de porter le nom Dahomey pour porter un nom plus neutre et mieux accepté de tous : Bénin. En fait, Dahomey est le nom d’un royaume et il y en avait bien d’autres sur le même territoire. Au nom de quoi l’homme de Nikki, de Sakété s’appellerait alors Dahoméen ? Je pense qu’Abomey a tellement impressionné la France que lorsque la conquête a été acquise en 1894, la France a jugé bon, comme l’a écrit plus tard Robert Cornevin, de faire quelque chose qui n’existe qu’en un seul exemplaire dans l’histoire des colonies, d’étendre le nom d’un royaume vaincu à un territoire cinq fois plus grand. Après quatorze ans d’indépendance, il fallait donc régler ce problème en prenant un nom sous lequel tout le monde pouvait se rassembler. Ce qu’il faut retenir entre 1972 et 1990, c’est ce que j’appelle, pour ma part, une véritable politisation du pays.

Avec le recul, comment jugez-vous l’état d’esprit des intellectuels d’alors ? Comment appréciez-vous l’idéologie révolutionnaire ?

N’est pas intellectuel quelqu’un qui a des diplômes. Est intellectuel quelqu’un qui poursuit un idéal et le défend bec et ongles. En général, on ne le voit pas beaucoup en politique car l’idéal de l’intellectuel ne correspond souvent en rien à celui du politique. Les politiques veulent le pouvoir matériel, lui il veut plutôt le pouvoir de l’intellect. Bref, voulant faire la Révolution, nous avons fait une bêtise en allant chercher une idéologie qui n’est pas la nôtre et qui ne correspond pas à la réalité sociologique du pays ! Nous avons adopté le marxisme-léninisme. Deux ans après avoir proclamé la Révolution, les intellectuels ont dit aux militaires qu’on ne fait pas de Révolution sans une feuille de route et que la meilleure feuille de route pour faire la Révolution, c’est le marxisme-léninisme. Je pense que les militaires se sont laissés convaincre. Mais comment peut-on faire la Révolution, dans un pays comme le nôtre, en 1974, avec le marxisme-léninisme ? Certes, Marx défendait la classe ouvrière, c’était révolutionnaire et c’était pour libérer les ouvriers. Et Lénine a trouvé le courant opportun mais a dû modifier le concept en tenant compte des composantes de sa société. Nous, nous copions un marxisme modifié par Lénine pour l’appliquer à notre société. Nous sommes allés chercher une feuille de route que nous n’avions pas écrite. En tant qu’intellectuels, on aurait pu étudier notre société, ce qu’on aurait dû faire bien avant l’indépendance, afin d’élaborer une feuille de route qui réponde à nos besoins.
Après la révolution, le Bénin a connu un tournant décisif avec la Conférence nationale des forces vives de la Nation qui a sonné la cloche de la démocratie. 30 ans après, quel bilan faites-vous ?

Pour moi, avec le recul, en dépit des mécontentements, je pense que le Bénin a fait un très bon parcours. Il y a eu quelque chose de très positif. Il fallait maintenir ensemble ce pays, rassembler les fils et filles du Bénin et nous y sommes arrivés. Nous savons maintenant faire de la politique même si ce n’est pas toujours de la bonne politique et nous savons ce qu’est la démocratie. Nous savons que ce n’est pas simple. Je considère même tous les coups d’Etat que nous avons connus comme un apprentissage de la démocratie. Et puis nous avons compris que la confiscation des libertés pendant la Révolution ne nous a pas apporté le développement. Il faut garder en tête que la démocratie sera toujours une chose à conquérir. C’est le cas partout dans le monde. Démocratie ne veut pas dire qu’il faut laisser celui qui est arrivé démocratiquement faire ce qu’il veut. On oublie qu’Hitler a pris le pouvoir démocratiquement mais il avait sa feuille de route !

Vous l’avez dit, nous avons appris à faire la politique. De 1960 à 2020, le Bénin a connu plusieurs gouvernants. Comment appréciez-vous la gestion du pays d’hier à aujourd’hui ?

Laissons les personnes de côté et prenons le paysage politique. Je pense que tous, de Maga à Talon, ont contribué à leur manière à faire du pays ce que nous sommes. Mais en réalité, ce que nous sommes aujourd’hui a commencé en 2006. Et moi j’étais l’homme le plus heureux. Il est vrai que j’ai participé en sourdine à la campagne de Boni Yayi. J’étais heureux parce que pour la première fois de mon existence de Dahoméen et de Béninois, le peuple, toutes tendances confondues, Nord, Sud et Centre confondus, a fait son choix dès le premier tour. Pour la première fois dans mon pays, j’ai vu, non pas l’union qui est un mot statique mais l’unité du pays qui venait de faire un grand pas. Et cela s’est répété en 2016. Nous avons attendu au deuxième tour, et nous avons fait notre choix à 65 %.
Ce n’est pas un taux habituel. D’habitude, c’est à 51 ou 52 % que le candidat vainqueur du second tour, se faisait élire. En 2006 dès le premier tour et en 2016 au second tour, le pays s’est uni autour d’un homme. Les hommes politiques de notre pays doivent en tenir compte désormais : le pays va vers son unité à grands pas et ils n’ont pas le droit de casser cette dynamique. Car ce sont eux qui cassaient la dynamique, ce sont eux qui entretenaient les divisions régionalistes. Ce sont eux qui disaient : « Vous allez laisser celui-là diriger le pays. Moi je suis votre fils, c’est moi qu’il faut choisir… ». Le Fils du pays, c’est celui que le pays a choisi pour être à la tête de tout le monde. Et cela, le peuple l’a compris depuis 2006. Depuis le Renouveau démocratique, nous avons appris à respecter le mandat de chaque président quelle que soit sa région et aujourd’hui, nous sommes capables de nous mettre ensemble pour choisir celui qui doit gouverner. Pour moi, c’est une bonne dynamique.

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Que dire des apports majeurs de l’un comme de l’autre des gouvernants que nous avons connus ?

Je pense que les trois premières années après l’indépendance, ont été peu honorables. Nous venions d’acquérir ladite indépendance, nous ne faisions que recopier strictement ce que la France faisait, ou nous avait appris à faire : de grandes réceptions, un grand palais… Je ne crois pas qu’on ait eu vraiment une vision sinon on aurait expliqué au peuple et le peuple aurait pu tout au moins dire : « Il nous a promis… et il a commencé à le faire ». Je crois que pendant les trois premières années, nous n’avons rien commencé à faire. Et les syndicalistes qui sont allés demander à l’armée de prendre le pouvoir, n’avaient pas non plus une feuille de route. Il fallait juste prendre le contrôle quand ça va mal et c’est tout !
Et de coup d’Etat en coup d’Etat, il y a eu le 26 octobre 1972. Et, il faut le reconnaitre, le discours-programme du 30 novembre 1972, jusqu’à ce jour, que tous les hommes politiques me pardonnent, c’est le meilleur. C’est le meilleur programme de gouvernement que nous ayons eu. Si on l’avait appliqué, il y a longtemps qu’on aurait pris le chemin du développement. C’est là que nous avons affirmé pour la première fois, noir sur blanc, qu’il faut qu’on écrive nos langues maternelles. C’est le meilleur programme mais nous ne l’avons jamais appliqué. Très vite la Révolution a plongé dans la corruption. C’est pendant la Révolution que la corruption est devenue systémique. Et il fallait y mettre fin. On a fait venir Nicéphore Soglo, qui n’était pas forcément préparé. Il était jeune retraité de la Banque mondiale, il est tombé là-dedans en qualité de personne ressource à la Conférence nationale. Nous avions besoin d’argent, il n’y avait plus de sous.

Le Fmi avait beaucoup d’exigences, et comme Soglo est dans le domaine, il maitrise les rouages, on s’est dit qu’il serait le meilleur interface. Il ne s’est pas cassé les dents à être premier ministre de Kérékou, puis il est devenu président dans les conditions les plus idéales et pendant cinq ans, il a travaillé. Je pense qu’il a été le premier à avoir acquis des résultats probants, parce qu’il n’y avait plus de banques. Il a ressuscité les banques. Les fonctionnaires n’avaient plus leurs salaires, Soglo a rétabli les salaires et a même payé les arriérés, pas sans le concours de la Banque mondiale et du Fmi et pas sans avoir privatisé certains offices. De toute façon, le pays a recommencé à respirer. Mais il aura commis une erreur qui de mon point de vue n’en est pas une. Il n’a pas appelé les ténors politiques à gouverner le pays avec lui. Il a dû se dire, lui qui est technocrate, qu’en s’entourant de ces personnes, ils feraient de la politique politicienne ; et lui, il risquerait de ne pas pouvoir entreprendre les restructurations qu’il avait à faire. Et comme on est en démocratie, les ténors politiques ont pris patience, ils ont attendu et après cinq ans, ils sont allés chercher qui ? Celui sous le régime de qui ce pays est descendu le plus bas. Et il a dit qu’à cela ne tienne : « Si vous êtes prêts, je suis prêt ».

Or Kérékou, intelligent qu’il est, savait bien ce qu’il faisait. Il est revenu, il a fait dix ans et la corruption a pris son envol. Puis nous nous sommes dits, il y en a marre ! Kérékou doit partir !

J’étais dans la bataille pour qu’il s’en aille, et subitement est apparu quelqu’un, un jeune, qui nous a rappelé Soglo, même si Soglo n’aime pas qu’on compare Boni Yayi à lui. Le jeune avait l’air aisé, nous nous sommes dits : Celui-là ne viendra pas prendre notre argent. Il sait ce que c’est que diriger économiquement un pays. Et c’est ainsi que nous avons choisi Boni Yayi. J’ai été son ministre mais je ne peux pas dire que ce fut le bon choix. Car ce fut un choix pour se débarrasser de quelqu’un, de Kérékou et de la vieille classe. On a fait venir un homme neuf mais qui s’est révélé finalement un vieil homme en ce sens qu’il a fait la vieille politique. Le peuple béninois qui a choisi cet homme dès le premier tour, avait placé en lui toute sa confiance. Cette confiance était si grande que l’espoir a été très vite déçu. En 2011, ils ont dit que ce sera un K.O et c’est ce qui s’est passé. Mais les Béninois ne sont pas bêtes. C’était soit Boni Yayi soit Houngbédji.Entre la peste ou le choléra, on choisit ce qui est déjà là ! Au bout de dix ans, il voulait apparemment poursuivre mais le peuple lui a dit Non. Nous avons appris à faire la politique et un acquis fondamental, c’est l’intouchabilité des deux mandats. Il a fait son temps puis quelqu’un d’autre est arrivé, Patrice Talon ! En 2016, je n’ai pas cru qu’un homme d’affaires pouvait diriger ce pays et comme j’ai appris à connaître le Roi du coton derrière Boni Yayi en 2006 et que nous avons sympathisé, je me suis permis d’aller lui dire, trois mois avant les élections : « Jeune frère, tout le monde sauf toi ! Tu y as pensé ? ». Moi je me suis aligné derrière Pascal Irénée Koupaki. Et au deuxième tour, pour que mon non vote ne serve pas à quelqu’un que je ne veux pas, je suis allé voter pour Talon sans y croire. Mais très tôt, j’ai été surpris ! J’ai eu le sentiment que pour une première fois, il y avait une vision politique claire et que bien qu’en étant commerçant, il est peut-être capable de faire le job. J’avais eu tort. Aujourd’hui, je réalise que c’est bien lui qu’il fallait. Il a voulu réviser la Constitution mais le peuple lui a dit Non: « Tu veux faire des réformes, arrange-toi pour le faire avec la Constitution ». Mais c’est un homme qui a dit une fois, qu’il a un certain génie.

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Finalement, je pense qu’il a vraiment un génie puisqu’il a révisé la Constitution sans même que nous nous apercevions ! Il a compris que dans la Constitution, ce à quoi les Béninois tiennent, ce ne sont pas les 160 articles, c’est deux articles : la limite d’âge et la limite de mandat. Il a suffi qu’il nous dise qu’on ne touchera pas aux deux articles fétiches et c’est passé.
Il est intelligent ! Il a créé la Criet pour que les corrupteurs fuient. Vous vous rendez compte !

Elias Jean-Baptiste, Martin Assogba et moi, nous luttions contre la corruption mais nous n’avions pas les moyens d’arrêter les corrupteurs. Il vient avec le pouvoir d’Etat et crée la Criet ! Il paraît qu’il y a des gens qui, dès qu’ils sentent qu’ils ont un dossier là-bas, comme ils ont suffisamment d’argent, ils s’en vont ailleurs. Maintenant, dites-lui qu’il est temps qu’il nous mette sur la piste de l’écriture.

Après la Conférence nationale, le Bénin a pris l’option du pluralisme. Nous avons assisté à une floraison de partis politiques. Aujourd’hui, avec la réforme du système partisan, le paysage politique se limite à quelques partis. Qu’en pensez-vous ?

Je n’ai pas attendu 2016 pour dire que pour le Bénin, trois partis politiques, c’est bon ; cinq, c’est le maximum. Je connais les Allemands, les Français, les Britanniques…, ils n’ont pas 200 partis politiques. Je n’ai jamais été content du pullulement des partis politiques au Bénin. Ça ne veut rien dire ! Mais il faut comprendre qu’avec la Conférence nationale, nous sortions de 17 ans de mutisme, de 17 ans de parti unique. Le constituant a donc voulu donner toute la liberté au peuple mais c’est le peuple qui n’a pas eu l’intelligence d’encadrer très vite la liberté. Car la liberté, si elle n’est pas encadrée, débouche sur l’anarchie et l’anarchie débouche toujours sur une dictature parce que quelqu’un de plus fort arrive et met un terme à tout. Donc aujourd’hui, j’avoue que je suis très heureux que quelqu’un ait réussi à nous faire comprendre que trop c’était trop.
Evidemment, je ne suis pas le plus heureux des hommes, de ce qu’aux législatives dernières, communales et municipales, tout le monde n’ait pas pu se présenter ?
Mais il n’y a pas de réforme sans douleur. Même dans votre vie privée, vous ne vous réformez pas sans douleur. Nous avons connu une grande douleur aux élections législatives, parce que les gens n’avaient pas rempli les conditions draconiennes subitement imposées. Etait-ce une bonne pédagogie que de ne pas leur donner une période de transition de deux ans ? Mais on ne s’en sortirait jamais car le Béninois est comme tous les autres peuples. Même à la veille de l’échéance, le Béninois continuera à dire que la mesure ne sera pas appliquée. Il n’y a pas de réforme sans douleur. Et les réformes qui ont commencé depuis 2016, si ce sont de bonnes réformes, elles ne peuvent que nous faire souffrir. Mais souffrir pour demain être heureux, souffrir au purgatoire pour pouvoir demain être au paradis, moi je préfère ça qu’être tout de suite en enfer et pour toujours.

Quels sont les défis majeurs qui restent à relever ?

Au moment où le Bénin accédait à l’indépendance, le 1er août 1960, la population tournait autour de 2 millions d’habitants. Le mot chômage n’existait pas, les enfants avaient de quoi manger à leur faim. On allait à l’école, on n’était pas nombreux. Le 1er août 2020, nous sommes quasiment douze millions. Cela veut dire que dans dix ans, en 2030, nous serons probablement 20 millions. La population va croitre beaucoup plus vite car chacun des douze millions d’aujourd’hui continue de procréer. Comment allons-nous nourrir tout ce monde-là, si aujourd’hui on parle déjà de chômage ! C’est un gros problème ! La seule chose qui ait augmenté dans le pays en soixante ans d’indépendance, c’est la démographie, c’est l’explosion démographique.

Or, nous n’avons pas encore découvert quelque part un gisement pouvant nous apporter beaucoup plus d’argent. Encore que je ne nous le souhaite même pas. Puisque ne sachant pas exploiter ce gisement, nous allons appeler les pays développés et ce faisant, ils vont nous apporter la guerre pour pouvoir mieux exploiter cette ressource. J’en arrive à me dire même s’il y en avait, il vaut mieux ne pas en parler. Bref, il faudra que nous travaillions au développement pour faire face à l’avenir. Pour moi, les deux problèmes qui restent à maitriser, c’est en premier la croissance démographique.

Et là, ce n’est pas du ressort de l’Etat. Car dans une démocratie libérale, l’Etat n’a pas le droit d’intervenir dans nos vies privées. Il faut que chaque Béninois et chaque Béninoise se dise : « Ai-je le droit d’inviter des gens à manger alors que je n’ai pas de quoi leur offrir décemment à manger ! Ai-je de quoi les envoyer à l’école, ai-je de quoi les élever jusqu’à ce qu’ils aient l’âge et les moyens de se détacher de moi ? ». Si je n’ai les moyens d’en élever que deux et j’en fais six, ce n’est pas à l’Etat d’élever les quatre autres pour moi ! La deuxième chose que nous devons maitriser, mais dont l’Etat est cette fois-ci responsable, c’est ce que j’appelle l’écriture. Si nous ne savons pas lire et écrire, nous sommes unijambistes, ou borgnes ou manchots. Il nous manque la deuxième partie essentielle pour aller vers le développement.

L’écriture, c’est l’arme qui nous fait avancer. Si tout de suite, par miracle, 80 % des Béninois peuvent savoir écrire et lire, les 20 % restants vont suivre et nous avancerons plus vite. Parce que ces 80 % vont finalement se dire : « Si j’écris la langue de Molière, la langue de Shakespeare, c’est que je peux écrire ma propre langue ». Et une fois que nous avons maitrisé l’écriture dans nos langues, nous avons maitrisé l’arme par excellence de tous les développements. Car l’écriture conduit vers l’abstraction, vers la science. Et sans l’abstraction et la science, il n’y a pas de développement.

Propos recueillis par Paul AMOUSSOU & Anselme Pascal AGUEHOUNDE