Prélat & Politique: Des rapports incestueux ?

Par Anselme Pascal AGUEHOUNDE,

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« Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Ainsi répond Jésus, à la question fourbe des Pharisiens qui lui demandaient s’il est permis de payer l’impôt à César. Cela pourrait suffire à penser que Jésus oppose la politique et la spiritualité. Mais pour le père Alain Dosseh, il en est tout autre. « Tel que le rapporte Luc 20 : 25, il faut distinguer les deux ordres : l’ordre du spirituel et l’ordre du politique; mais pas les opposer. Nous nous adressons aux mêmes hommes. Le politique gère la cité des hommes. L’Eglise, à travers le prélat, œuvre au salut des hommes de la même cité. César (le politique) gère l’ordre temporel et l’Eglise (par le prélat) gère l’ordre du spirituel. Mais les deux ne s’opposent pas, parce que ce sont les mêmes personnes qui vivent les deux ordres dans la société», explique-t-il.

Redresseurs de torts ?

Dans plusieurs pays du monde, l’on a vu des prélats s’immiscer dans la gouvernance, faire de la médiation, des recommandations, édicter la conduite à tenir et parfois même formuler des exigences. Ainsi, la prélature et la gouvernance politique semblent faire bon ménage. Mais est-ce la vocation du prélat ?
Se mêle-t-il, ce faisant, d’un domaine qui ne relève pas de sa compétence ?
A en croire le père Alain Dosseh, en donnant son avis sur une question d’ordre politique, puisqu’il s’agissait de l’obligation ou non de payer des impôts à l’empereur César, le Christ a été ainsi appelé à intervenir dans la politique. Et il ne s’y est pas dérobé. « Il a fait comprendre, au désarroi de ses interlocuteurs qui comptaient le piéger, que César en tant que gestionnaire du temporel peut lever des impôts sur les citoyens pour gérer la cité», précise le père Alain Dosseh. Le lien entre politique et prélat n’est donc pas si étanche. Cela s’entend d’ailleurs aisément si l’on se réfère à ce que c’est que la politique et à ce qu’est la prélature.
Secrétaire général de la Conférence épiscopale du Bénin, Mgr Aristide Gonsallo, évêque de Porto-Novo, renseigne : « Il nous faut nous référer à l’étymologie latine de la politique. Polis en grec et Civis en latin, c’est la cité. La politique, c’est la gestion de la cité. Or, le fidèle chrétien, en tant que citoyen, est appelé à s’investir dans la cité, à construire la cité. Si tout fidèle est appelé à bâtir la cité, à plus forte raison le pasteur, le prélat ne peut rester indifférent à la vie du chrétien dans la cité. Le prélat a aussi le devoir de bâtir la cité ».
L’ancien ministre Jean-Marie Ehuzu épouse cette vision : « Le prélat fait partie de la société. Les évêques ne sont pas étrangers à la vie en société, à la vie de la cité. Ce sont des autorités morales et spirituelles importantes qui interviennent comme des autorités régulatrices lorsque les hommes politiques sont poussés par leur désir effréné de conserver le pouvoir, de manifester leur hégémonie». A en croire Mgr Aristide Gonsallo, il s’agit même d’un devoir pastoral.
« Celui qui se mêle déjà de la vie dans la cité fait de la politique parce qu’il construit la cité. Il va sans dire que le prélat est aussi engagé. Et c’est au nom de son devoir pastoral et au nom de la Doctrine sociale de l’Eglise que nous nous engageons, que nous intervenons sur une situation politique. Nous ne nous engageons pas dans le sens du militantisme partisan mais nous nous engageons dans la politique au sens où il s’agit de bâtir la cité, de construire la nation. C’est un devoir que nous remplissons et auquel nous ne pouvons pas déroger », fait savoir ce docteur en Théologie. Un devoir, mais aussi un droit, d’après le père Alain Dosseh.
« Comme Dieu intervenait autrefois, lui-même directement ou à travers les prophètes, c’est ainsi que l’Eglise à travers le prélat intervient aujourd’hui, pour éviter qu’il y ait des dérives dans la vie des hommes en société. C’est de droit ! En intervenant dans la politique, l’Eglise ne se mêle pas de ce qui ne la regarde pas ! Et en le faisant, c’est sans calcul, c’est dans le cadre de la recherche du bien, de l’épanouissement de la personne humaine.
Car la dignité de l’homme est la dignité de Dieu et la dignité de Dieu transparait dans l’image de l’homme », soutient-il.

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Une prévenante implication

L’intervention du prélat en politique est courante et même sollicitée. « Voyez l’exemple du Congo avec la Cenco, et puis l’exemple emblématique, l’icône en la matière au Bénin, Mgr Isidore de Souza, président de la Conférence nationale des Forces vives de la nation, qui a œuvré et manœuvré avec le président Kérékou pour que la conférence se déroule dans de bonnes conditions et aboutisse aux résultats escomptés », rappelle Jean-Marie Ehuzu pour qui, l’intervention du prélat, quoique parfois jugée importune, a souvent permis d’éviter le pire. Le laïc Horatio Yéwadan met l’accent sur le rôle d’éveilleur de conscience du prélat. « L’Eglise nous recommande d’œuvrer pour une bonne gestion du bien commun, partout où nous vivons et travaillons. Le prélat est là comme un tampon qui nous rappelle à temps et à contretemps, notre mission de service dans la cité, donc dans la politique, à travers les visites pastorales, les homélies, les médias, les lettres pastorales…Tout ceci conformément à la Doctrine sociale de l’Eglise », insiste-t-il.
« Dieu est le premier à intervenir dans la vie de son peuple et l’Eglise qui continue la mission évangélisatrice initiée par Jésus ne peut pas être indifférente à ça »,
appuie le père Alain Dosseh.
Si le pape Jean Paul II s’était montré peu enclin à toute activité politique de l’Eglise, Benoît XVI va indiquer « que la parole des évêques est attendue face aux problèmes politiques touchant les processus électoraux, les injustices, les droits humains ».
Et avec le pape François, l’Eglise reste davantage sensible aux réalités socio-politiques.

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Gouverner : un pouvoir qui vient de Dieu

C’est entre les mains des gouvernants que se trouve la destinée temporelle d’une cité. Or, gouverner est d’essence divine, selon le père Alain Dosseh.
« Lorsque vous regardez dans la parole de Dieu, Dieu ne reste pas indifférent à notre vie. D’abord avec Israël, c’est Dieu qui est le roi de son peuple, c’est lui qui s’occupe de son peuple, qui lui donne à manger, qui prend soin de son peuple, qui édicte les normes… », rappelle-t-il. Et il ajoute : « … quand Israël a demandé à avoir un roi comme les autres peuples, c’est Dieu qui lui concède le roi et c’est encore lui qui parle au roi et à son peuple à travers les prophètes. Les prophètes interviennent pour dénoncer le mal. Et Dieu prenait même la défense des plus pauvres, l’étranger, la veuve, l’orphelin… Donc dès le début, Dieu n’est pas resté indifférent à notre vie d’homme », fait observer le clerc.
Jésus lui-même est intervenu sur des questions politiques, éclaire-t-il, lorsqu’il dira notamment à Pilate, alors que celui-ci se vantait d’avoir le pouvoir de le relâcher ou de le crucifier : « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi, si tu ne l’avais reçu d’en haut » (Jean 19, 11). Poursuivant les œuvres de Jésus, les apôtres sont aussi intervenus dans l’organisation de la cité et sur le rôle du gouvernant. Dans sa lettre aux Romains, saint Paul appelle à voir toute autorité comme un don de Dieu: « Il faut que tout être humain soit soumis aux autorités qui sont au-dessus de lui, car il n’y a d’autorité qu’en dépendance de Dieu, et celles qui existent sont établies sous la dépendance de Dieu… » (Romains 13,1). Toute autorité vient donc de Dieu et les gouvernants sont perçus dans ce sens comme des serviteurs de Dieu. Ils font aussi partie du peuple de Dieu. Quant au prélat, en tant que berger du peuple de Dieu, sa voix se trouve être celle qui appelle à la conscience, à la responsabilité. C’est pourquoi, Saint Paul, dans sa première lettre à Timothée, invite le peuple à prier pour ses gouvernants : « J’insiste avant tout pour qu’on fasse des prières de demande, d’intercession et d’action de grâce pour tous les hommes, pour les chefs d’Etat et tous ceux qui ont des responsabilités, afin que nous puissions mener notre vie dans le calme et la sécurité, en hommes religieux et sérieux » (1 Timothée, 1-2).