Réflexion: Pour une réforme de l’écosystème des médias

Par Collaboration extérieure,

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Vianney Assani

Après plus de trente ans de pluralisme médiatique et la réunion de maints « États Généraux de la Presse » au Bénin, l’univers de l’information et de la communication ne s’est jamais aussi mal porté. Une presse sans perspectives, des entreprises sans modèle économique, toute une corporation végète quasiment dans l’informel, voire dans la précarité.
Pourtant, la profession ne manque pas d’acteurs compétents et talentueux, ainsi que d’un vivier prometteur. Même si la question de la formation (initiale et continue) et la problématique de la qualité des contenus restent des enjeux majeurs.
Journalistes, patrons de presse, acteurs publics sont tous unanimes sur les constats. Mais aucune transformation concrète ne paraissait jusque là à l’horizon, faute de solutions appropriées et de volonté politique pour leur mise en œuvre.
L’effet de choc passé, la suppression récente par le président Patrice Talon du ministère en charge de la communication, survient comme un élément catalyseur d’une dynamique qui peut permettre d’implémenter enfin un nouvel environnement sain et porteur pour la presse. Un vrai déclic.

De la suppression du ministère de la Communication à la nécessité d’une réforme de l’Écosystème des médias et de la publicité

Depuis le 07 mai dernier, à l’occasion d’une Conférence donnée à la Maison des Médias « Thomas Mégnassan », dans le cadre de la Journée mondiale de la Liberté de la Presse, nous avions engagé, sur la base d’une conviction personnelle profonde, une démarche pour défendre l’idée d’une nécessité impérieuse d’ouvrir les chantiers d’une « Réforme générale de l’Écosystème des Médias et de la Publicité au Bénin ». Cette transformation doit permettre d’atteindre trois objectifs majeurs :
1) L’excellence dans l’exercice du métier à travers un professionnalisme avéré ;
2) L’indépendance économique et éditoriale des entreprises de presse qui doivent se constituer en de grands groupes solides financièrement ; pour cela des mécanismes incitatifs doivent être mis en place ;
3) L’épanouissement professionnel et social des acteurs des médias, (journalistes et techniciens).
Nous avions, dès lors, estimé que l’Adn réformateur du régime actuel, qui mutatis mutandis impulse des transformations majeures depuis cinq ans dans notre pays, devrait aussi absolument impacter le secteur essentiel des médias.
Considérée, à tort ou à raison, comme le « Quatrième pouvoir »
la presse est hélas le parent pauvre de toutes les corporations professionnelles majeures de notre pays.
L’acte politique essentiel posé par le Chef de l’État à travers la suppression du ministère en charge de la Communication et les explications données par Patrice Talon, lui-même, dans la foulée, sur la chaîne E-Télé, en termes de renforcement des pouvoirs de la Haac et de mise à disposition de financement pour la formation des journalistes et l’aide à la presse, nous donne l’occasion de faire des suggestions nouvelles et potentiellement impactantes pour l’avenir de la presse béninoise. Dans cette perspective, le Bénin pourrait même devenir à nouveau un pionnier en Afrique en termes de transformation positive pour la liberté de la presse.
Il s’agit d’implémenter en les adaptant au mieux à notre contexte, les modèles éprouvés ailleurs et qui ont, sans nul doute, inspiré la décision du président Patrice Talon dans sa vision de séparer la communication gouvernementale d’une tutelle des médias qui doivent plutôt exercer dans des conditions de pleine indépendance et de liberté.

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De l’urgence d’un vrai modèle économique pour la Presse

La responsabilité majeure des pouvoirs publics (gouvernement et parlement) désormais, est de faire en sorte qu’enfin les médias béninois surtout privés puissent avoir un véritable modèle économique. Cela passe aussi par la réforme et la modélisation du secteur de la Publicité qui est en principe la première source nourricière des médias. Chaque diffuseur (Radio ou télé) doit être scientifiquement évalué dans son audience, à travers la Médiamétrie et chaque journal à travers le contrôle de sa diffusion, le nombre d’exemplaires imprimés et vendus y compris dans sa version numérique. C’est en fonction de ces mesures que chaque entreprise de presse pourra bénéficier d’un niveau proportionnel de la manne publicitaire. En plus des ventes et des abonnements, l’entreprise de presse digne de ce nom bénéficie également d’avantages fiscaux de la part de l’État, sans que cela pèse en termes de trésorerie sur les caisses publiques. Tout cela permet aux organes de presse d’assurer leur équilibre financier, de payer décemment les journalistes et les techniciens et de financer des productions de qualité. Cet ensemble permet d’avoir davantage de lecteurs, d’auditeurs et de téléspectateurs, pour bénéficier ainsi des ressources publicitaires confortables et justifiées. Voilà en quoi consiste la liberté de la presse dans un pays moderne ; elle passe d’abord par la liberté économique.

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Quel sort pour les médias du service public ?

Reste la question des médias du service public. Le modèle économique est schématiquement équivalent. Sauf que dans leur cas, la part des financements publics directs dans leurs budgets est plus élevée que la part liée à la publicité. Tandis que pour les médias privés, la plus grande partie des ressources provient de la publicité, de la vente au numéro et des abonnements, en plus de l’aide publique consentie essentiellement à travers des avantages fiscaux au profit des médias privés.
Pour ce qui concerne le volet de la tutelle des médias du service public, à l’évidence, une « Haac réformée » pourrait en prendre les responsabilités directes. Tout cela implique la mise en place d’un corpus juridique et législatif qui crée une nouvelle architecture d’ensemble de l’univers des médias et de la publicité dans notre pays, à l’échéance de deux ou trois ans. Mais la dynamique doit s’enclencher hic et nunc.

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Plaidoyer pour une mission d’étude suivie d’une Agence nationale de mise en œuvre des réformes

Aussi je plaide pour que l’Etat mette en place dès maintenant une Mission ou une Commission nationale d’étude pour proposer dans un délai de trois à six mois maximum le dispositif organisationnel, règlementaire, juridique et législatif en vue de la transformation de l’Ecosystème des Médias et de la Publicité au Bénin pour un plein exercice de la liberté et de l’indépendance de la presse. Après la remise du Rapport de cette Commission au Chef de l’Etat, une Agence Nationale pour la Réforme de l’Ecosystème des Médias et de la Publicité devrait être créée avec un mandat de deux ans maximum pour en assurer le suivi et la mise en œuvre, sous le contrôle vigilant des pouvoirs publics, des médias eux-mêmes et de l’opinion publique nationale.
Ainsi dans quelques années, la presse béninoise jouera mieux son rôle dans le développement du pays et dans un environnement sain, économiquement viable et avec des productions de qualité,. Ce sera grâce au train de transformations politiques profondes en cours dans notre pays, en vue de faire du Bénin un Etat moderne dans le concert des grandes nations. Vivement demain !

Par Vianney ASSANI,
Diplômé de l’Ecole de Journalisme de Strasbourg en France, Vianney ASSANI, est Expert en formation et Développement des Médias. Reporter à France Télévisions pendant plusieurs années, puis Responsable de Canal 3 Monde et Correspondant de Canal 3 Bénin à Paris de 2012 à 2020, il dirige actuellement l’Agence de Presse audiovisuelle Melting Prod Paris et travaille entre Paris et Cotonou.