Miguèle Houéto, juriste, défenseur des droits humains: « Les restrictions peuvent faire le lit des abus »

Par Maryse ASSOGBADJO,

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La Covid-19 impose à tous depuis plusieurs mois, une nouvelle manière de vivre. Les maisons d’arrêt et autres lieux de détention se doivent également de s’y adapter. Au prix de nombreux sacrifices. Miguèle Houéto, juriste et défenseur des droits humains, s’intéresse à la situation des détenus, notamment des femmes dans un contexte sensible où des mesures restrictives sont édictées. Elle plaide pour un regard bienveillant à l’endroit du milieu carcéral.

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La Nation : La Covid-19 fait désormais partie de notre quotidien. Avez-vous le sentiment que les femmes en détention sont des oubliées des discours de protection sociale en cette période sensible de crise sanitaire ?

Miguèle Houéto : La santé dans les maisons d’arrêt et autres lieux de détention relève du domaine de la santé publique. Les personnes privées de liberté peuvent être plus vulnérables à la pandémie que la population en général. Les détenus vivent, travaillent et mangent à proximité immédiate les uns des autres, dans des espaces confinés. Ceci peut constituer une source d’infection, d’amplification et de propagation de maladies comme la Covid-19. Dans un tel contexte, les femmes détenues sont forcément plus vulnérables.

Parlant des femmes détenues, quelle attention doit être accordée à celles en état de grossesse ?

Il ne fait aucun doute qu’une propagation de la Covid-19 en milieu pénitentiaire amplifierait la pandémie au sein de la population. Une femme enceinte peut être sensible à certains virus et maladies. Il est donc important qu’une attention particulière soit accordée aux détenues en état de grossesse. Il y va du respect de la dignité de leur personne et de celle de leur bébé.

Quel peut être, selon vous, l’état psychologique des détenues dans un contexte de crise où les visites sont restreintes ?

Vous savez, rien ne vaut la liberté. Lorsque vous êtes réduits à vivre dans un enclos, sans la possibilité d’aller et de venir, cela peut être source de plusieurs maux comme le stress, la difficulté à s’adapter à ce nouveau milieu, le diktat de certains détenus…. Les visites de vos proches ont sans aucun doute un effet bienveillant.
Malheureusement, entre autres mesures de prévention, il a été décidé de la suspension des visites dans les prisons et maisons d’arrêt du pays. Si l’idée qui sous-tend une telle décision peut être comprise, l’on est tout de même en droit de s’interroger, car il ne se passe un jour sans que des interactions ne se produisent dans nos maisons d’arrêt et prisons. En témoigne la rotation des détenus qui sont incarcérés et libérés, ainsi que l’interaction quotidienne de ceux-ci avec les agents pénitentiaires, les professionnels de la santé ainsi que les prestataires de services. Tout ceci constitue des facteurs de risques. La décision de restriction des visites (des parents et autres proches), bien que comprise, semble donc quelque peu rigide. Cela peut, par ailleurs, faire le lit des abus. Elle entache le droit de visite de certains détenus.
Les restrictions de visite peuvent également porter un coup au bien-être des femmes et de leurs enfants lorsqu’on se réfère à la nécessité de l’hygiène. L’hygiène des femmes renvoie surtout à leur hygiène menstruelle. C’est une question à laquelle on ne pense pas souvent dans les maisons d’arrêt et lieux de détention.
A situation exceptionnelle, mesure exceptionnelle, dit-on. Mais lorsqu’on sait que l’administration pénitentiaire tourne à plein temps, avec le personnel qui se relaie, le risque zéro n’existe pas. Il faut s’assurer en permanence que les personnes qui entrent et sortent soient en bonne santé.
Je salue tout de même les efforts qui sont en train d’être faits par le gouvernement au niveau des maisons d’arrêt et lieux de détention dans le pays. Le directeur de l’Agence pénitentiaire était en tournée dernièrement pour expliquer les décisions et mesures prises par l’Etat dans le cadre de la prévention du coronavirus dans les lieux de détention.
A l’en croire, tout nouveau détenu qui entre pour la première fois dans une maison d’arrêt est systématiquement mis à l’écart dans des dortoirs spécifiques pour une durée de quatorze jours. C’est au bout de ce temps, lorsque l’intéressé ne présente pas de symptômes et qu’on s’assure de sa bonne santé qu’il est relogé avec les autres détenus.

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Au regard de la situation carcérale au Bénin, que faire, selon vous, pour que la politique nationale en matière carcérale puisse mieux répondre aux besoins spécifiques des femmes, surtout en cette période sensible de crise sanitaire ?

Il faut souligner qu’avant l’avènement de la Covid-19, la situation des femmes en milieu carcéral était déjà délicate. J’en veux pour preuve la propreté des toilettes. Dans des maisons d’arrêt, les toilettes se remplissent et débordent. Il arrive que cette situation dure plusieurs jours avant que l’administration pénitentiaire prenne des mesures pour la vidange des fosses. Le besoin d’hygiène des femmes est un sujet crucial étant donné qu’elles sont enfermées dans un enclos dans des conditions où l’hygiène de façon générale et l’hygiène menstruelle ne sont nécessairement pas de mise.
Il nous paraît important de rappeler que le droit international des droits humains garantit à chacun, le droit au meilleur état de santé possible et oblige les gouvernements à prendre des mesures pour se prémunir contre les menaces à la santé publique et fournir des soins médicaux à ceux qui en ont besoin. Le Bénin, au regard de cette obligation, se doit d’accorder une meilleure attention aux personnes détenues, en particulier les femmes et les enfants.

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Que faire pour trouver une solution moins contraignante et redonner de l’espoir aux détenus, notamment les femmes ?

Comme défis urgents, il est important de désengorger les maisons d’arrêt et les prisons. Il est recommandé à tout le monde, le port systématique de masque et le respect de la distanciation sociale d’un mètre lorsque nous ne sommes pas seuls. La question ici est de savoir si cette mesure se respecte dans nos maisons d’arrêt et prisons. Si oui, à quel prix ?
S’il est vrai qu’en août dernier, à l’occasion de la commémoration de l’accession du Bénin à la souveraineté internationale, certains détenus ont bénéficié de la grâce présidentielle, il est encore urgent de trouver un moyen pour réduire les effectifs. En ce qui concerne les femmes détenues et en état de grossesse, le défi est de veiller à ce qu’elles poursuivent normalement les consultations prénatales afin de mieux se porter. Il faut envisager des appels en direction de l’Agence pénitentiaire pour permettre aux détenus de jouir d’une bonne santé et de leurs droits.