Habib Dakpogan parlant de littérature et de politique:« L’écrivain doit déranger les certitudes, titiller les politiques »

Par Josué F. MEHOUENOU,

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Grand Prix littéraire du président de la République en 2015, président de la commission roman au Grand prix littéraire du Bénin 2019 et membre du grand jury 2020, Habib Dakpogan est l’une des figures majeures de la littérature contemporaine béninoise. Et comme si cela ne suffisait pas, le voilà depuis avec sa carte de visite d’éditeur. Discret de nature, tantôt caché derrière un chapeau de dandy, des baskets flashy et une barbe de plus en plus longue, tantôt serré dans un costume sur mesure pour rendre son service à la banque qui l’emploie, l’ex-chanteur de cabaret, aujourd’hui quadragénaire, est un personnage singulier. Au vu de son franc-parler et de ses opinions décomplexées, nous avons voulu aller à sa rencontre et faire avec lui un tour d’horizon de la littérature au Bénin ces dernières années. Cet entretien est un « tout » qui invite l’écrivain à parler politique. Chose inhabituelle !

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La Nation : Votre parcours est élogieux. A quoi devez-vous votre succès ?

Habib Dakpogan : Je ne rougis pas de mon parcours, c’est clair, mais très sincèrement, j’aurais voulu être en tête d’affiche à travers le monde, gagner des titres africains, voire planétaires. Donc, je relativise lorsqu’on parle de succès. Mais ce n’est pas le plus important. Les titres ne sont pas inutiles, ils flattent l’ego et font rêver les aspirants. Mais la vraie question est celle-ci : à quoi suis-je utile ? Suis-je entré dans l’histoire comme je l’aurais voulu ? Après ces questions, on peut faire le point des traces de son passage ici-bas.

Justement, je vous prends au mot et pose la question autrement : à quoi servent les livres que vous écrivez dans un pays qui compte 80 % d’analphabètes ?

Le problème, ce n’est pas les 8 800 000 Béninois anal-phabètes qui ne lisent pas nos livres. Eux, ils n’ont pas le choix, nous non plus. Ils ne sont pas notre cible puisqu’ils ne liront assurément pas et rassurez-vous, ils ne s’en plaindront pas. Ils ont déjà sur le dos les hommes politiques qui leur mentent tous les 5 ans. Je pense que ce n’est pas rien. A chaque jour suffit sa peine. Le problème, ce sont les 2 200 000 lettrés, parmi lesquels il y a les élèves, les étudiants, les travailleurs et les retraités. Comment les faire converger vers les livres, et comment partager nos opinions avec eux? Henri Michaux a dit une phrase que j’aime citer : « Ce n’est pas dans la glace qu’il faut se considérer ; hommes, regardez-vous dans le papier ».
Cette pensée est d’une profondeur insondable. Se regarder dans le papier. Comment construire tout son système à partir du livre, puiser sa nourriture spirituelle dans l’histoire écrite. Pour la petite histoire, j’ai toujours été très enthousiaste d’annoncer à mes anciens camarades d’amphithéâtre que j’ai écrit un livre. Mais à chaque fois, à part une poignée qui manifeste un intérêt sincère, la majorité, dont certains citent beaucoup d’auteurs sur WhatsApp et Facebook, n’émettent aucune réaction audible. C’est vrai que rien ne les y oblige, mais c’est dire que l’intérêt réel pour les livres va rarement plus loin que les soutiens verbaux très chaleureux adressés à l’auteur. Ceci ne me permet pas de tirer de conclusion hardie sur les 2 200 000 restants, mais je détiens quand même un début de piste pour ‘’hypothéser’’ à propos de nos rapports avec le livre.

Vous avez écrit en 2008, le Centième discours, un récit presque prémonitoire qui décrivait une présidente béninoise en 2059, qui s’est engagée dans une lutte sans merci contre la corruption et a essuyé l’hostilité hargneuse des hommes politiques. C’est comme si vous prédisez l’avenir dans une certaine mesure, vu ce qui s’observe aujourd’hui dans le pays avec la guerre à la corruption.

Disons que cette histoire était la marque d’un profond désespoir. J’avais déjà abordé la thématique de la corruption en 2006 avec Partir ou Rester, l’infamante république, après avoir supporté les affres de ce fléau. A la fin du livre, j’ai émis des pronostics sombres sur l’issue de ce refrain devenu caricatural, qu’on appelait lutte contre la corruption. Mais puisqu’au moins j’avais la possibilité de créer sur papier mes mondes rêvés, j’ai saisi l’occasion que la fondation Zinsou m’avait offerte pour imaginer en 2059 qu’une présidente folle a posé des pas osés en obligeant les membres du gouvernement à se déplacer par bus, gagner des salaires de fonctionnaires, etc. C’était drôle. Mais aujourd’hui, je sens comme un réveil, avec la veille que fait ce gouvernement. Mes lubies semblent connaître un début de concrétisation. Certes, le train de vie de l’Etat n’a pas l’air d’avoir baissé, mais certaines poches de déperdition de la richesse nationale ont été apparemment bouchées. On doit s’en réjouir. Mais j’ai une grosse inquiétude toutefois.

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Laquelle ?

Tout pouvoir tend à grossir, s’étendre à l’infini. Et quand il devient exorbitant, il peut s’autodétruire. Car quand le pouvoir s’étend, l’homme de pouvoir est porté à bout de bras par une horde de courtisans qui le hissent au sommet d’une tour de verre opaque, et l’empêchent de voir la réalité d’en bas qui est souvent crue et pas très ragoûtante. Il entre dans le syndrome de la caverne. La vraie information ne remonte plus à lui. Il est désormais nourri de faits qui enjolivent son blason et perd le sens de la réalité. C’est pourquoi, il est nécessaire que la voix discordante existe. Contrairement à ce qu’on croit et aux idées qu’agitent les courtisans, les voix discordantes sont nécessaires pour protéger le pouvoir… contre lui-même. Car le premier et pratiquement seul ennemi du pouvoir, ce n’est pas l’opposition, c’est le pouvoir lui-même. Notre rôle à nous écrivains, universitaires, intellectuels, c’est de servir de boussole aux politiques, d’œuvrer à ce que les pouvoirs entretiennent des rapports sains avec eux-mêmes. C’est une sorte de contrôle réflexif obligatoire. Et pour permettre au pouvoir de se protéger de ses propres excès, de sa propre myopie, de sa potentielle cécité, les garants de la pensée doivent à tout prix éviter d’entretenir des rapports incestueux avec le pouvoir. Ils doivent éviter, dans la mesure du possible, les couloirs du pouvoir. Ils doivent être comme des détenteurs de torche, toujours prêts à l’allumer et l’orienter vers les endroits sensibles, les endroits où l’éthique vacille, où les faibles sont menacés.

Un intellectuel ne peut-il pas se mettre au service de l’action politique ? Servir ?

Absolument. C’est légitime et souverain. Toutefois, il est quand même important que les intellectuels épousent des positions favorables aux idéaux qui garantissent la solidité pérenne des édifices républicains. C’est justement là que se pose l’épineuse philosophie du choix. Quelle marge de manœuvre ont les lettrés aujourd’hui face à un pouvoir qui les appelle de tous ses tentacules et de tout son clinquant ? Il faut être voué à l’ascétisme pour refuser les apparats. Le luxe et le prestige sont généralement irrésistibles, et quand un intellectuel se rend dans les rouages du pouvoir en visant le prestige de la fonction, il se fait lui-même otage, alors qu’il se pourrait qu’on ne lui demande que de l’objectivité. Qui sait ?

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Pensez-vous qu’on aura un jour un président comme la présidente Lyse Dogbé de votre livre ? Ou l’avons-nous déjà ?
Il y a certains points de similitude entre le pouvoir actuel et la présidente Dogbé de mon histoire Le centième discours. Le besoin d’assainissement, l’audace d’écraser certaines fourmilières. Mais Dogbé était sortie rencontrer son peuple qui n’en pouvait plus de souffrir parce que Cotonou était devenue un enfer quasiment immergé. On peut retrouver le Kérékou de 1989 qui a osé se présenter à la meute de citoyens enragés, au point d’essuyer des jets de pierres.

Quel devrait être le rôle des écrivains aujourd’hui ? Doivent-ils s’opposer au pouvoir, s’aligner ou être neutres ?

L’écrivain écrit des histoires qui touchent les lecteurs. Dès qu’il suscite l’émotion, sa journée est gagnée. Mais il ne faut pas que les écrivains se contentent du rôle d’amuseur dans lequel on a tendance à les confiner. Leur rôle consiste à déranger les certitudes quelles qu’elles soient. Nous avons le devoir de titiller ceux qui sont au pouvoir pour qu’ils prennent du recul. Dans un pays où on continue de croire que le pouvoir vient de Dieu, il faut que nos écrits interrogent les ego et les susceptibilités, autant qu’ils réveillent le sens critique des lecteurs. Les pesanteurs socio-religieuses sont très fortes aujourd’hui et l’écrivain doit y travailler, susciter la liberté de pensée.
Il y a trois mots qui doivent rester collés à l’œuvre de création: tolérance, bienveillance et éthique. Tolérance parce que les radicalités obstruent les perspectives. Il faut de la tolérance de tous les côtés et dans tous les actes. Il n’y a pas de guerre nécessaire. Toutes les guerres sont bêtes et issues d’au moins une intolérance. Et justement l’intolérance, par le jeu des parallèles, appelle l’intolérance. Si je me retrouve au carrefour avec un autre conducteur et que j’ai la priorité, j’engage. S’il force au point d’amocher ma voiture, je freine et le laisse passer sachant qu’il a violé la loi et le sait très bien puisqu’il a le permis et est censé connaître le code. C’est plus facile à dire qu’à faire mais nous n’avons pas vraiment le choix.
Bienveillance parce que nous n’avons le droit de mépriser personne. Nos œuvres doivent le refléter. Nous devons apaiser par nos écrits, susciter ce que les lecteurs ont de meilleur en eux.
Travailler sur l’esthétique surtout interne de nos personnages, faire constamment que le lecteur, en nous lisant, rêve d’un monde meilleur.
Ethique parce que nos écrits doivent faire triompher l’ordre naturel, la justice immanente. Sinon, ils n’auront apporté que de vagues distractions.

Pourquoi n’écrivez-vous pas dans votre langue maternelle ?

C’est mon plus grand souhait et ce sera mon plus grand bonheur. Mais je confesse que je ne suis pas alphabétisé dans ma langue. Et même si je l’étais, il y a toujours la question de la cible qui reste posée. Le professeur Raphaël Yébou, président du jury du Grand prix littéraire du Bénin 2020, a jeté un pavé dans la mare à la remise de prix en décembre dernier en suggérant qu’on puisse intégrer les ouvrages écrits en langues nationales. C’est le point de départ d’un grand chantier. Mais le passage est obligatoire pour que la pensée authentique puisse se constituer. Ce chantier est titanesque mais le plus grand voyage commence par un pas.

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Vous avez côtoyé de grands noms tels que Wole Soyinka, Henri Lopès, Alain Mabanckou. Que gardez-vous de ces rencontres ?
On ne revient pas intact de la rencontre avec ces monstres sacrés. Disons que j’ai eu beaucoup de chance. Chaque seconde glanée auprès d’eux est un grand moment de richesse. Les écrivains africains ont de la densité, liée à la double culture et à l’existence de thématiques fortes et partagées. Ce sont des puits de leçons. Je me sens privilégié d’avoir assisté à leurs plateaux. Les avoir rencontrés vous rend à l’évidence que vous pouvez aussi aller loin parce que ce sont des hommes comme vous, mais que vous devez travailler beaucoup pour avoir leur niveau d’écriture.

Les récentes déclarations du chef de l’Etat sur certaines facultés ont suscité la polémique. Pensez-vous qu’il y a des écoles de bavardage ?

Les positions du chef de l’Etat sont souvent hyperboliques. Depuis « désert de compétences » en passant par « pays de pagaille ». Je pense que c’est son choix de communication que de susciter des électrochocs. Au même moment, il y a des gens qui se sentent très frustrés à juste titre; des cadres qui ont passé leur vie à donner la science qu’ils ont apprise. Résumer ainsi leur activité à du bavardage, l’hyperbole est poussée. Après, j’essaie de percevoir que le président annonce la nécessité de réforme pour faire face au potentiel de chômage lié à certains curricula. Ce n’est donc pas encore le péril. Je prône à nouveau la tolérance. Les défis sont supérieurs aux guéguerres de superficie.
Parlez-nous de votre vie d’éditeur.

C’est une expérience exaltante de se retrouver dans l’antichambre. Ça donne un autre regard sur l’écriture et la promotion littéraire. J’ai eu la chance de commencer le parcours avec un grand écrivain qui se cachait : Tiburce Adagbè, et son essai Mémoire du chaudron dont le succès, quoique attendu, a pris des allures exorbitantes. Tous nos vœux, avoir dans notre écurie des écrivains de sa trempe.

Vous avez signé avec un éditeur étranger pour vos prochains livres alors que vous avez une maison d’édition. Comment cela s’explique-t-il ?

Question de regard. Je ne suis pas certain que mes comités de lecture aient le recul, la neutralité et l’objectivité suffisants pour garantir la qualité de mon œuvre. Pourquoi pas une maison au Bénin ? J’anticipe la question en disant que les données qui gouvernent le choix d’un éditeur vont bien au-delà du patriotisme.

Le mot de fin…

Lis, lisons, lisez !