Fabrication de charbon bio: Une révolution écologique portée par un jeune entrepreneur…

Par Josué F. MEHOUENOU,

  Rubriques: Environnement |   Commentaires: Aucun


Dans le gotha des hommes de réussite au Bénin, Roland Adjovi se fait une place. Son business, le charbon. Ce jeune écolo est à l’antipode des brûleurs d’arbres. Il fabrique son charbon à partir des déchets de toutes natures. Sa petite unité de production est en pleine éclosion. Modeste comme l’activité dont il se veut le promoteur, il rêve cependant grand et travaille pour se faire un nom.

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Le rendez-vous avec lui se tient au bout de mille reports. Finalement, c’est un après-midi du mois de juin que dans les profondeurs d’Abomey-Calavi, une des plus grandes communes du Bénin, le tête-à-tête avec Roland Adjovi, coordonnateur des entreprises Arpy Reigns et promoteur des charbons écologiques Sika a eu lieu. Dans ses locaux à Adjagbo, le jeune entrepreneur, modeste en tout, vient à la rencontre de son intervieweur avec un regard timide masqué par un sourire. Quoi qu’il en soit, ce premier rendez-vous était « le début de quelque chose », ainsi qu’il le soulignera à la fin de presque deux heures d’échanges et de visite. Le premier tête-à-tête a été consacré à la présentation sommaire d’Arpy Reigns, la boîte qui voit se réaliser les rêves de ce jeune comptable, la trentaine. Que diantre vient chercher un financier dans le charbon plutôt que de faire fortune en col blanc comme ses pairs ? Question inévitable à laquelle répond le jeune entrepreneur sur des airs assurés. Sourire charmeur, discours structuré, Roland Adjovi déroule sans bégayer et avec passion. « Je suis comptable de formation et de profession. Ce n’est qu’après ça que j’ai décidé d’entreprendre moi-même dans ce domaine qu’est le charbon écologique ». Dans ce domaine qui se veut désormais le sien, il n’est pas venu ex abrupto. Le virus écolo semble l’avoir atteint depuis son jeune âge. Mais c’est à l’âge adulte qu’il décide de tout sacrifier pour se consacrer à cet idéal, un projet révolutionnaire qui est devenu sa religion. « De ce qu’on nous a enseigné, c’est qu’il faut protéger la nature », soutient-il. Les effets des changements climatiques, il ne les a que trop vus, peut-être subis, ce qui fonde davantage sa foi à être le gendarme qui combat pour la préservation de la nature. «Chaque fois que je fais le tour du pays, je constate qu’il y a assez d’arbres qui sont abattus et beaucoup de charbons de bois qui sont disposés le long des voies. Je me suis toujours demandé le nombre d’arbres abattus pour obtenir tous ces tas de charbon ». Sensible à la protection de la nature qui périt à travers les arbres qui tombent jour après jour, il décide de mener autrement le combat. Son ambition, telle qu’il nous l’explique, c’est de trouver un palliatif à l’usage du charbon de bois. «Dans mes recherches, je me suis rendu compte qu’avec certaines matières, on peut faire du charbon écologique sans faire de pressions sur les forêts », dévoile-t-il. Et ce sera, révèle-t-il, le début non plus d’un rêve, mais d’un projet qui prend petitement corps.
Au bout de 24 mois, l’homme que nous rencontrons n’est pas encore un entrepreneur prospère. Il n’en fait pas cependant un souci. Bien au contraire, il investit dans sa jeune unité de production, tous ses avoirs. C’est à peine s’il ne se prive pas de tous ses plaisirs pour voir grandir Arpy Reigns et le résultat se fait sentir. Démarrée avec une machine manuelle et une capacité de production d’environ 250 kilogrammes par jour, son unité parvient actuellement à produire plus de deux tonnes de charbon par jour avec plusieurs machines. « Je suis le seul à investir. Mes moyens sont limités. On avait commencé avec une machine manuelle mais aujourd’hui, nous avons trois machines qui fonctionnent régulièrement». Dans le même temps, « la demande sur le marché devient très forte ». La trentaine révolue, le jeune entrepreneur se confie sans ambages. Selon ses explications, quelque cinq millions de personnes au Bénin doivent faire face à un problème d’énergie domestique qui les pousse à la déforestation, ce qui accentue la sécheresse et la désertification. En riposte, le jeune comptable propose son engagement et la détermination de son équipe à offrir une solution qui préserve l’environnement.

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En quête de solution à un drame écologique

« L’idée première que nous avons, c’est de servir nos mères qui sont dans les campagnes parce que ce sont elles qui font détruire nos forêts », explique-t-il. Selon une étude réalisée par l’Organisation mondiale de la Santé, rappelle-t-il, les femmes qui vont à la cuisine sont régulièrement souffrantes et ignorent que la fumée cause des maladies pulmonaires. Et c’est en quête de solutions pour soulager leurs peines que ce charbon a vu le jour.
Le jeune entrepreneur attend de la population qu’elle adopte le charbon biologique pour laisser respirer les arbres et la forêt. Un rêve d’écologiste auquel il contribue à travers son invention. Mais le chemin est encore long pour parvenir à l’objectif du géniteur des charbons Eco-Sika. « J’avoue que cela n’a pas encore pris parce que les femmes sont un peu réticentes face à ce nouveau produit » constate-t-il. Pour les motiver, Roland Adjovi et son équipe se livrent par moments à des séances de démonstration sur fond de comparaison, afin de convaincre les plus sceptiques. La méthode est coûteuse, mais souvent bénéfique. Grâce à cette trouvaille, de nombreuses femmes ont renoncé au charbon de bois pour adopter le sien. De quoi crier victoire ? Non, rétorque-t-il.
Contrairement au charbon de bois, le charbon écologique « ne fume pas et ne noircit pas le dessous des marmites». Mieux, cela cuit vite les aliments parce qu’ayant un pouvoir calorifique plus élevé et plus durable que le charbon de bois, explique Roland. Discours de vendeur de beignets qui les vend comme étant toujours chauds ? Possible. Mais il faut se tourner vers les utilisateurs pour comprendre que le charbon biologique a bien des avantages, comparé au charbon de bois dont la nocivité est maintes fois rappelée par notre interviewé. « Avec un kilogramme de charbon écologique, vous pouvez faire une heure trente minutes de préparation. C’est-à-dire préparer du riz pour 4 personnes et préparer la sauce avec », soutient l’une des voisines du jeune entrepreneur. La petite cuisine familiale de la jeune dame respire une propreté à nulle autre pareille. Pour en donner davantage la preuve, elle brandit ses marmites dont les dessous tout propres laissent croire qu’elles n’ont jamais affronté le feu. Pourtant, c’est un exercice quotidien. Sauf qu’ici, grâce au charbon des entreprises Arpy Reigns, la ménagère avoue sa satisfaction et le plaisir de faire sa cuisine avec ce charbon dont elle ne dit que du bien. Si sur les avantages comparatifs, le charbon bio est tout bénéfique, selon son concepteur, il peine toujours à se faire adopter. Le pourcentage des utilisateurs est encore faible, d’après son analyse. « Le charbon écologique bio est vraiment apprécié de la population, seulement les clients n’arrivent pas encore à l’adopter totalement », confie Roland. Paradoxe face auquel il se bat bec et ongles à travers des séances de sensibilisation. Est-ce une question de coût? Peut-être. Le charbon bio coûte bien plus cher que le charbon de bois. « Franchement, notre charbon coûte un peu plus cher que le charbon de bois, surtout à cause des difficultés que nous rencontrons mais notre objectif est que le charbon écolo soit trois fois moins cher que le charbon de bois », explique-t-il. En attendant d’arriver à cet idéal, le sac de 40 kilogrammes est cédé à 5000 F Cfa, celui de 20kg à 3000 F Cfa. « Si toutes les conditions sont réunies, on peut vendre les 20 kg à 1000 f et les 40 kg à 3000 F ou 2500 F », indique-t-il. Les démarches, Roland Adjovi les multiplie aussi pour obtenir des adhésions au haut niveau à son charbon au regard de ses multiples avantages aux plans sanitaire et écologique. « Nous nous sommes rapprochés du ministère du Cadre de vie où nous avons rencontré certaines autorités mais jusque-là, c’est le statu quo. Nous nous sommes rapprochés également de la direction des Eaux et Forêts où nous avons discuté avec eux. Nous nous battons pour que les autorités puissent nous entendre et venir à notre aide », lâche-t-il, quelque peu dépité. A ce jour, aucun soutien en dehors de celui d’un particulier qui l’aide avec un matériel roulant pour le transport des matières premières. Le reste de la charge de cette innovation repose sur les frêles épaules de son concepteur qui, tel David, ne veut pas baisser la garde face au géant Goliath que constitue le charbon de bois.

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Un coup de génie !

Pour obtenir le charbon bio, il faut plusieurs étapes. La première concerne la collecte des matières premières, le séchage, la carbonisation desdites matières premières. « La carbonisation est l’atelier le plus sensible de tous les ateliers parce que les matières premières sont extrêmement sensibles et lors de la carbonisation, si on ne fait pas attention, on risque d’avoir de la cendre au lieu de la poudre noire », explique Roland
Adjovi. Après la carbonisation, on passe au broyage qui réduit la matière première en poudre fine. S’ensuit la phase de mélange, avant la dernière étape, celle du passage à la machine de production qui sort des briquettes de charbon. Ce n’est qu’après ça qu’on passe au séchage de ces briquettes et on obtient le produit fini. Un coup de génie tout simplement et qui ne demande qu’à être soutenu pour produire plus et mieux préserver la couche d’ozone des assauts qu’elle subit avec une production massive des gaz à effet de serre dont les conséquences se font sentir désormais au quotidien avec une vague de changements climatiques.
Roland n’est pas le produit d’un quelconque centre de formation environnementale. Il doit l’avènement du charbon bio à son seul engagement à préserver la nature. Préserver la nature, il le fait doublement. D’une part, en proposant un produit qui préserve l’environnement, et d’autre part en débarrassant le cosmos d’éléments qui lui portent préjudice. Le charbon écologique est produit à base des résidus agricoles tels que les feuilles de maïs, la paille, les feuilles de palme, les épluchures de manioc, les coques de riz, les peaux de banane, de mangue, les tiges de coton… L’idée première, c’était d’utiliser uniquement les feuilles de maïs. « Si nous devons nous concentrer uniquement sur les feuilles de maïs, nous allons en manquer à un moment donné, raison pour laquelle nous varions dans les matières premières. Nous avons donc les matières premières à plein temps et en pleine saison et c’est ce qui nous pousse à aller de l’avant», indique Roland Adjovi. « Ce sont mes propres recherches qui m’ont permis de produire ce charbon », se réjouit son géniteur. Non seulement il est essentiellement bio, mais la matière première utilisée est disponible et l’entrepreneur et son équipe s’arrangent pour en avoir à plein temps. Seule difficulté, son convoyage vers les sites de l’entreprise. Pour l’heure, la demande est plus forte dans les communes de Cotonou, Porto-Novo et Abomey-Calavi. Dans le centre et le nord du pays, le coût de transport explique la réticence des clients qui ne demeurent pas constants dans leurs commandes. Fort heureusement, l’offre parvient à satisfaire en grande partie la demande.

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Le petit Einstein crie à l’aide !

Les entreprises Arpy Reigns sont logées sur un site de 420 m2. Mais il ne s’agit là que du site principal. Le site de carbonisation occupe un autre espace n’appartenant pas au patrimoine de l’entreprise. Nous avons environ sept employés directs et douze indirects. Les emplois indirects sont ceux relatifs à la collecte et à la carbonisation. « Pour l’instant, nous ne cherchons pas à avoir des profils précis parce que l’autre objectif du projet est de diminuer un peu le chômage. « Nous avons besoin de machines adéquates pour la production. Si les clients ont besoin du produit et n’en trouvent pas, cela veut dire que nous ne pouvons pas satisfaire le marché. Si nous n’avons pas les machines adéquates, on ne peut pas produire en masse pour pouvoir satisfaire la demande », souligne-t-il.
« D’ici 2022, nous emploierons plus de cent personnes parce qu’on aura des usines installées un peu partout sur le territoire national. Nous pensons renforcer les moyens de production et installer des unités dans tous les départements pour être plus proches de la population. Pour livrer loin, on est obligé de négocier avec le transporteur. Nous allons pouvoir commencer à l’horizon 2022 », ambitionne le promoteur. Ambition bien noble qui amène à s’interroger sur le regard que porte le monde des chercheurs sur une telle innovation. « Nos produits ont fait l’objet d’étude à l’Université d’Abomey-
Calavi et ont été approuvés», rassure Roland Adjovi à ce propos?