Dr Pierre M’Pélé, ancien représentant de l’Oms au Bénin: « Ne faisons pas du Covid-19 une maladie honteuse… »

Par Maryse ASSOGBADJO,

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L’Afrique subit aussi les affres du Covid-19 bien qu’elle soit moins touchée par le virus. Pour l’instant, l’horizon n’est pas encore dégagé même si les gouvernants multiplient les efforts pour vaincre le mal. Dr Pierre M’Pélé, ancien directeur régional de l’Onu Sida pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre et membre du Groupe Afrique-Cellule coronavirus Académie nationale de médecine, France, évalue les dispositifs de riposte du continent africain et évoque les pistes de sortie de crise sanitaire tout en tenant compte de la dynamique de l’épidémie.

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La Nation : Comment voyez-vous la situation de l’Afrique face au coronavirus, aujourd’hui et demain ?

Pierre M’Pélé : La situation en Afrique? Nous n’en sommes encore qu’au début de l’épidémie à Covid-19 en Afrique sub saharienne. Certains pays déclarent une augmentation quasi quotidienne de nouveaux cas, du fait de l’amélioration de la qualité des mesures de détection et de surveillance mises en place et un niveau de tests en nette progression.
Le cap des 20.000 malades et 1.000 morts est franchi en Afrique. L’Afrique du Sud est largement en tête aujourd’hui avec plus de 2000 cas et pour les pays comme la République démocratique du Congo, le Cameroun, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Niger et le Nigeria, on note une augmentation régulière du nombre de malades. Nous pouvons aussi nous dire que ces chiffres ne reflètent pas la réalité de la situation du fait du nombre limité des tests disponibles et réalisés mais aussi et surtout du nombre important de personnes contaminées qui restent asymptomatiques, c’est-à-dire ne présentant aucun signe de la maladie.
Notre observation est que l’épidémie progresse lentement mais sûrement, qu’elle se généralise dans les villes, les grandes capitales notamment, où les premiers cas ont été décrits comme importés d’Europe. En effet, les premiers cas notifiés ne concernaient que les voyageurs : responsables politiques, cadres supérieurs des administrations publiques et du secteur privé, commerçants, et aussi des milliers d’Africains rentrés pour fuir l’épidémie qui sévit en Europe.
La contamination locale se développe à travers les clusters intrafamiliaux, intra-domiciliaires qui amplifient donc la propagation du virus. Ce qui nous laisse penser qu’une épidémie active est en train de se développer sur le continent noir.
La situation de demain sera celle que nous voudrions. Elle dépendra de mesures et de stratégies efficaces, adaptées à la situation de chaque pays, que nous mettons en place aujourd’hui.
Si les bonnes décisions politiques et multisectorielles ne sont pas prises au bon moment, si elles ne s’appuient pas sur l’éclairage d’experts pluridisciplinaires, nous sommes à risque d’épidémie massive.
La réponse de l’Afrique se doit d’être adaptée en tenant compte de la dynamique de l’épidémie et de l’évolution des connaissances scientifiques sur le virus, la maladie et l’épidémie.
Faut-il encore souligner que les politiques qui bafouent les libertés et les droits humains, centrées sur la peur sont contre-productives. Ne faisons pas du Covid-19 une maladie honteuse par la stigmatisation des malades. Cela n’aura comme conséquence que des malades qui se cachent, et c’est un danger quant à la dissémination rapide du virus dans les communautés.
Dans ce combat, il nous faut protéger et équiper les professionnels de santé,qui doivent être en première ligne afin qu’ils assument avec motivation et responsabilité la mission qui est la leur.

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Quelle chance pour le continent de s’en sortir et quelles stratégies les Etats peuvent-ils mettre en place pour mieux répondre à une épidémie de grande ampleur ?

Il nous faut tirer les leçons des épidémies et des réponses apportées en Chine et dans les autres pays asiatiques et surtout plus proches de nous en Europe. Personnellement et avec humilité, je demanderais aux gouvernants d’appliquer la stratégie” 3M-T-I “.
M comme Masque avec une utilisation par tous, M comme Mains, se laver les mains le plus souvent possible et pourquoi pas jusqu’à dix fois par jour ou plus, M comme Mètre, un mètre ou deux mètres de distanciation physique entre les individus.
Les 3 M, comme tout le monde le sait maintenant, visent à éviter pour chacun d’être contaminé ou de transmettre le virus à son vis-à-vis.
Le T est pour Test. Il est urgent que les pays africains s’engagent à offrir le plus grand nombre de tests possible pour diagnostiquer les cas de Covid-19, ouvrir des possibilités de dépistage volontaire dans les formations sanitaires, avec les malades hospitalisés ou en ambulatoire afin de dépister les cas contacts et donc mieux les suivre pour améliorer la gestion des flux. Le test garantit le I comme isolement : une quatorzaine ciblée et efficace afin de stopper la chaîne de transmission.
L’application de la stratégie des 3M-T-I doit être associée non pas au confinement total des populations comme en Chine, en France, en Italie ou en Espagne mais à des stratégies adaptées aux différents contextes politiques, socio-économiques, sanitaires et culturels de chaque pays.
La stratégie complémentaire de cordon sanitaire appliquée au Bénin par exemple, est bien pensée, adaptée,et garantit une certaine flexibilité pour la gestion d’une éventuelle épidémie généralisée et surtout évite pour le moment, des conséquences économiques et sociales fâcheuses et contre productives contre ce virus.
Il faut ajouter que l’information et l’éducation des populations est une composante essentielle des plans de riposte. Les populations doivent être considérées comme les acteurs majeurs de cette « guerre » contre le coronavirus. Cette sensibilisation des populations sera renforcée par les stratégies de marketing social et de changement de comportements, pour une meilleure utilisation des dispositifs et des pratiques de prévention.

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Quelle doit être la contribution des Africains dans le cadre de la riposte ?

La maladie du Covid-19 est un problème mondial de santé publique « une pandémie », un problème médical sérieux qui mérite une réponse globale. Il est légitime que l’Afrique y contribue d’abord en évitant une épidémie massive sur le continent, au travers des réponses locales et nationales.
Que nos cliniciens, virologues, épidémiologistes, anthropologues, sociologues et autres experts s’engagent à de meilleures descriptions et compréhensions du virus, de l’histoire de la maladie et de l’épidémie, des interrelations médicales, sociologiques, économiques, culturelles et environnementales. C’est à ce prix que nous allons bâtir et adapter notre réponse efficace pensée localement et tirant profit des connaissances et des expériences internationales.
Nous pourrions alors partager nos connaissances avec les autres et ainsi apporter notre pierre à l’édifice de la lutte contre le coronavirus au niveau mondial.

Quels sont les défis post épidémie ?

On doit bien sûr commencer à y penser, parce qu’il faut être optimiste. Nous allons nous en sortir. Il faut croire en l’Homme, à son instinct de survie et surtout à l’intelligence collective.
Nous ne sommes peut-être qu’au début de l’épidémie en Afrique, faisons appel à toute notre intelligence, toutes nos énergies à y répondre et puis déléguons cette tâche « post épidémie » à une task force multidisciplinaire et multisectorielle qui va suivre l’impact de l’épidémie sur les différentes composantes de la société. Cette task force devra étudier et préconiser les différents scenarii de « sortie de crise», un vrai “think tank” en appui aux gouvernants pour le retour à la normale qui est un réel défi comme on l’observe en Europe et aux Etats-Unis d’Amérique.