Défis du monde du travail en temps de coronavirus: « De bonnes mesures d’urgence peuvent faire la différence entre survie et effondrement », selon Guy Ryder

Par Collaboration extérieure,

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Le monde du travail est profondément touché par la pandémie du coronavirus. Outre le péril que cela représente pour la santé publique, les bouleversements économiques et sociaux menacent les moyens de subsistance et le bien-être à long terme de millions d’individus. L’Organisation Internationale du Travail (Oit) et ses mandants – gouvernements, employeurs et travailleurs – joueront un rôle primordial dans la lutte contre la pandémie en garantissant la sécurité des personnes ainsi que la viabilité des entreprises et des emplois. A ce propos, le Directeur général de l’Organisation internationale du Travail (Oit) répond aux questions de Catherine Fiankan-Bokonga pour La Nation.

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La Nation : L’Oit a publié une étude relative aux effets du Covid-19 sur les travailleurs et les entreprises. Quelles en sont les grandes lignes ?

Guy Ryder : Nous continuons à perdre des emplois de manière extraordinaire. Il y a un mois on estimait, pour le deuxième trimestre de 2020, une perte d’heures de travail équivalente à 195 millions d’emplois à plein temps. Aujourd’hui, nous tablons plutôt sur une perte d’heures de travail équivalente à 305 millions d’emplois à temps plein. Cette situation est principalement due à la prolongation des mesures de confinement. Il faut se rendre compte que derrière tous ces chiffres se cache une catastrophe humaine car la pandémie du Covid-19 ne correspond pas simplement à des statistiques mais c’est un bouleversement de la vie des gens. Moins d’heures de travail signifient pour beaucoup, une perte de revenu, et pour plusieurs millions de personnes cela se traduit par moins de nourriture et plus de pauvreté.
Nous nous trouvons donc face à la pire crise depuis la Seconde guerre mondiale. On se souvient que lors de la crise financière de 2008- 2009, on avait assisté à une augmentation du chômage d’environ 22 millions de personnes mais la situation liée au Covid-19 est pire. Une récession économique qui semblait probable, il y a quelques semaines, est maintenant devenue réalité. Nous devons nous assurer qu’elle soit courte et ne se transforme pas en une longue et douloureuse dépression.

Les travailleurs du secteur informel ne sont-ils pas victimes à plusieurs titres ?

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Effectivement les travailleurs de l’économie informelle sont les plus affectés par cette situation catastrophique. Les études au Bit montrent qu’environ 76 % des travailleurs de ce secteur sont affectés par les mesures de confinement car ils travaillent dans les secteurs les plus touchés. Ce qui est dramatique pour ces personnes, c’est que le travail à distance est impossible, souvent elles ne disposent d’aucune protection sociale et elles ont un accès très limité aux services de santé. La perte de leur revenu moyen est estimée à 60 %. Nous sommes face aux effets les plus dramatiques de cette crise. Il faut absolument que nous portions une attention et une assistance très spéciale envers ces travailleurs qui sont peut-être les plus vulnérables dans le monde du travail. Aujourd’hui nous estimons que la pauvreté dans le secteur du travail informel a augmenté de près de 34 %. Nous sommes déjà dans une situation extrême.

Craignez-vous que ce contexte de récession va entraîner des soulèvements sociaux dans le monde ?

Une chose est claire, la situation est et reste extrêmement grave. L’histoire démontre que lorsque les gens souffrent, lorsqu’il y a un manque de justice sociale, qu’on ne porte pas attention aux plus vulnérables d’entre nous, cela provoque des réactions. C’est le moment de faire preuve de solidarité internationale. Il ne faut pas tourner le dos à ceux qui sont les plus affectés. Nous ne devons absolument pas être indifférents vis-à-vis des souffrances des autres car dans ce cas, il y aura risque d’instabilité et de réaction sociale. Tout dépendra de notre attitude. Sommes-nous prêts ou pas à apporter des réponses solidaires ? J’ose espérer que nous le sommes.

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En cette période d’assouplissement des mesures de confinement, quels conseils donnez-vous aux gouvernements et aux entreprises pour protéger les travailleurs ?

Dans certaines régions (Asie et Europe), nous assistons à un début de retour au travail. Ce qui ne signifie pas un retour à la normalité car nous savons que pour une période indéterminée, nous sommes condamnés à vivre et à travailler avec ce virus. Une chose est extrêmement claire, il est impératif de protéger les travailleurs dès maintenant. Les entreprises, les autorités publiques doivent s’assurer de la priorité absolue à la santé et au bien-être des travailleurs. Nous sommes tous impatients de reprendre nos activités. Il est vrai qu’il existe des impératifs économiques mais la vie et la santé des travailleurs doivent constituer la priorité absolue. Dans cette situation, l’outil incontournable est le dialogue social. Les bonnes solutions se trouvent lors d’échanges entre gouvernement, employeurs et travailleurs qui ont l’expérience directe de ce qui doit être fait. L’heure est à la coopération entre ces différents acteurs. Et si nous sommes intelligents, alertes, nous pouvons permettre le retour progressif au travail en attendant, dans cette période de transition, un vaccin qui nous protègera tous contre ce terrible virus.
En cette période de pandémie, il est souvent dit que nous sommes capables du pire comme du meilleur. J’espère que nous serons tous, individuellement et politiquement, disposés à donner le meilleur de nous en faisant montre de solidarité et de générosité afin de combattre les crises économique et humaine qui découlent de la situation sanitaire.

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Retour au travail centré sur l’humain

L’Organisation internationale du Travail (Oit) indique que les politiques de retour au travail doivent être fondées sur une approche centrée sur l’humain. Les droits des personnes doivent se trouver au cœur des stratégies économiques, sociales et environnementales. Le dialogue social, réunissant gouvernements, organisations d’employeurs et de travailleurs, sera déterminant pour établir des politiques efficaces ainsi que la confiance nécessaire pour un retour aux activités effectué en toute sécurité.
Il convient de tenir compte des besoins des travailleurs les plus exposés aux maladies graves, notamment le personnel âgé, les femmes enceintes, ceux souffrant d’affections préexistantes, les réfugiés, les migrants et les personnes travaillant dans le secteur informel. Selon l’Oit les travailleurs doivent se sentir en sécurité sur leur lieu de travail et protégés aussi bien contre les risques directement liés au Covid-19 que contre les risques indirects liés particulièrement au travail à domicile.
L’Oit a publié le 27 mai ses dernières prévisions de l’incidence de la pandémie de Covid-19 sur les travailleurs et les entreprises du monde entier.

Par Catherine Fiankan-Bokonga : Correspondante permanente accréditée auprès des Nations Unies à Genève (Suisse)