Covid-19: Quelles leçons pour une urbanisation durable en Afrique ?

Par Collaboration extérieure,

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La Covid-19 est une pandémie éminemment urbaine. Dans chaque pays, elle a pris pied et s’est propagée à partir de ses villes les plus connectées au monde, puis des centres urbains vers le reste du territoire. C’est pourquoi, partout dans le monde, les villes sont les épicentres de la pandémie, elles concentrent 90 % des cas ; elles sont donc en première ligne et devront faire face à ses effets durables.

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La Covid-19 a exposé et aggravé les inégalités entre les habitants d’une même ville. Ceux qui vivent de l’économie dite informelle (soit environ 90 % de la population urbaine des villes subsahariennes) ont subi de fortes pertes de revenus du fait des impacts négatifs de la riposte et ne disposent pas de filets de sécurité.
Mais, en 2020, ce sont les villes qui génèrent 80 % du Pib de la planète et représentent 55 % de la population mondiale ; en Afrique, elles abritent plus de 50 % du Pib du continent et 43,8 % de sa population. Selon la Commission économique pour l’Afrique (Cea), l’impact économique de la Covid-19 sur les villes africaines risque d’être plus sévère en raison de la forte baisse de la productivité, des emplois et des revenus en particulier dans le secteur informel.
Les composantes communes aux différents plans de riposte (cordon sanitaire autour des foyers de contagion ou confinement à domicile, lavage fréquent des mains, port du masque et distanciation physique, etc.) renvoient pour l’essentiel à la qualité du logement et du cadre de vie. Par conséquent, leurs défis sont concentrés dans les quartiers dits spontanés, populaires, informels, précaires. On pourrait résumer ces défis en 5 questions :
• Comment respecter la distanciation physique quand on vit dans un habitat surpeuplé et insalubre ?
• Comment respecter les nouvelles exigences sanitaires de lavage fréquent des mains quand on n’a pas accès à l’eau potable, pas même via des fontaines publiques?
• Quels filets de sécurité pour ceux qui vivent au jour le jour de leurs activités informelles ?
• Comment relancer l’économie locale qui assure 90 % des emplois ?
• Comment assurer la continuité des services de base (éducation, santé, services publics) via internet et les services électroniques là où il n’y a pas d’accès à l’électricité et à internet ?
« La Covid-19 nous a rappelé qu’une maison est bien plus qu’un simple toit. Pour que nous nous sentions en sécurité et que nous puissions continuer à vivre, à travailler, à apprendre, un foyer doit être sûr, nous permettre d’accéder aux services et infrastructures de base pour les mesures d’hygiène et avoir suffisamment d’espace pour l’éloignement physique. La maison doit également être située dans un endroit qui permet aux résidents d’accéder à des espaces verts et publics ouverts, à des possibilités d’emploi, à des services de santé, à des écoles, à des centres de garde d’enfants et à d’autres installations sociales. » (Onu Habitat).
Or, les villes en Afrique subsaharienne, sont jeunes, voire très jeunes de par leurs populations (plus de 50 % de la population urbaine a moins de 18 ans), informelles de par leurs économies (le secteur informel représente 90 % du tissu économique urbain) et précaires voire insalubres de par leurs logements et habitat (plus de la moitié de la population urbaine vit dans des quartiers périphériques qualifiés de précaires ou spontanés.)
En effet, sur le continent à partir des années 1990, la demande en logements a explosé et avec elle les bidonvilles et autres quartiers précaires ou insalubres. La population urbaine double tous les 20 ans ; elle devrait tripler entre 2015 et 2050, les villes africaines devant ainsi accueillir un milliard de nouveaux urbains. La population urbaine du Bénin en proportion de la population totale du pays a été multipliée par 5 en 60 ans et la population de la ville d’Abomey-Calavi (Bénin) a été multipliée par cinq entre 1992 et 2013. Cette urbanisation explosive et anarchique a eu des effets longtemps sous-estimés.
L’urbanisation en Afrique au Sud du Sahara va plus vite que tout : plus vite que la croissance économique et les investissements productifs, plus vite que la planification et la gestion urbaine, et surtout beaucoup plus vite que la production de logements décents et la réalisation des infrastructures essentielles à l’urbanité.
La bidonvillisation est un phénomène en forte progression en Afrique. À peine 1 % des populations vivant dans des bidonvilles sont dans les pays développés. Dans les villes des pays en développement, la proportion de la population des bidonvilles par rapport à la population urbaine a baissé entre 1992 et 2012 de 46,2 %
à 32,6 % (soit d’environ 14 %
en 2 décennies). Mais cette proportion reste forte et en progression en Afrique.
Ces bidonvilles et quartiers précaires ont en commun l’absence des services urbains (eau, assainissement, énergie, accès à internet, etc.) qu’exigent la résilience et la riposte face à la Covid-19.
Si la jeunesse de la population urbaine en Afrique subsaharienne pourrait expliquer la résilience relative de l’Afrique face à la pandémie, la précarité voire l’insalubrité de l’habitat et des logements sont des facteurs de vulnérabilité qui vont inscrire dans la durée les impacts socio-économiques de la Covid-19.
Au nombre des leçons que l’on peut déjà tirer de la phase active de la crise, on peut citer :
1. Les impacts socioéconomiques de la crise, sont plus liés aux mesures mises en place, en particulier le cordon sanitaire ou le confinement, qu’à l’épidémie en elle-même ;
2. Les gouvernements et autorités locales ont parfois pu mettre en place des aides sociales dont une large proportion des populations vulnérables acteurs du secteur informel n’a pas pu encore bénéficier ;
3. Les pouvoirs locaux ont été en première ligne dans certains pays pour apporter les réponses d’urgence et de terrain ;
4. Des initiatives locales ingénieuses et innovantes d’adaptation dans le cadre de la riposte ont été menées par des organisations ou communautés locales ;
5. La crise a fortement impacté l’informel (contraintes d’activités, des déplacements) qui a plutôt bien résisté jusqu’à présent grâce aux solidarités communautaires ;
6. La crise a accéléré la transition digitale comme clef d’accès à des ressources essentielles comme le travail, l’éducation, la continuité des services urbains mais elle a aussi révélé les fractures numériques existantes ;
7. La vulnérabilité alimentaire et les chaînes logistiques et de distribution sont apparues comme clés ;
8. La gestion des transports pour des organisations alternatives devient une nécessité ;
9. La dématérialisation des paiements (services, taxes, monnaie digitale) va devoir être organisée ;
10. Un besoin de services publics assurant la sécurisation et la continuité ;
11. Les territoires qui apportent une réponse efficace à la crise sont ceux où les actions gouvernementale, locale et des communautés ont été coordonnées, autour du rôle pivot des autorités locales.
Reste la question cruciale :
« Comment transformer la riposte nationale face à la Covid-19 en opportunité pour mieux agir et accélérer l’accès des populations à un cadre de vie décent ? »
C’est la problématique centrale d’un débat organisé par le ministre du Cadre de vie et du Développement durable que j’ai eu le privilège d’animer le 5 octobre 2020 à Cotonou (en présentiel et visioconférence) avec la participation de cinq excellents connaisseurs des défis liés au logement et au développement urbain en Afrique, à l’occasion de la célébration de la 35e journée mondiale de l’Habitat.
Beaucoup de politiques, stratégies et programmes en cours ici et là pour la réalisation de milliers de logements et quartiers neufs ont été évoqués. Cependant, la question suivante est restée orpheline, sans réponse opérationnelle ou projet en cours à savoir : « Quel programme d’urgence, et quelles réponses à court et moyen termes pour améliorer l’habitat et l’environnement urbains dans les bidonvilles et quartiers dits précaires ? ».
Voici les 7 points de conclusion et de projection que j’ai tirés à l’issue des discussions.
1. Quartiers précaires, spontanés, insalubres : Viabiliser les zones à habitat précaire, spontané, insalubre en priorisant l’accès à la sécurisation foncière (la mère des insécurités en milieu urbain), à l’eau, à l’électricité, à l’internet (devenu un service de base), à l’assainissement, à des offres de transports abordables ;
2. Améliorer les logements inadéquats : Faire des partenariats de type 4 P (PPP + P)
pour y inclure les populations et les communautés bénéficiaires comme acteurs, dès la phase conceptuelle, des programmes de logement afin d’en assurer l’inclusivité et l’appropriation et susciter l’écocitoyenneté ;
3. Planification et gestion urbaine doivent se faire à l’échelle des territoires des villes, en les inscrivant dans une logique d’aménagement du territoire ;
4. Les investissements pour l’aménagement urbain doivent aussi avoir pour objectif d’améliorer les relations / flux villes-campagnes
5. Financement : L’État doit s’impliquer comme l’acteur incontournable pouvant créer un cadre incitatif pour la mobilisation des ressources longues nécessaires aux financements pour l’amélioration de l’habitat et des logements urbains décents et abordables ;
6. Décentralisation : Accroître et soutenir les investissements publics urbains et la maintenance des infrastructures dans le cadre du financement de la décentralisation ;
7. Freiner la métropolisation en équilibrant l’armature urbaine par des investissements productifs et de viabilisation dans les villes intermédiaires.
Mais au-delà, ce sont les processus d’urbanisation, les modalités de gestion urbaine et de gouvernance des territoires qu’il faut transformer afin qu’ils génèrent des villes plus accueillantes et vivables pour leurs populations, plus performantes pour leurs territoires respectifs aux plans économique, social, environnemental. Au Bénin, Cotonou et plusieurs autres villes font l’objet d’investissements publics urbains sans précédent destinés à les rendre plus attrayantes pour leurs habitants, plus compétitives et performantes pour les économies locales et nationale. Il est souhaitable qu’un tel effort puisse s’inscrire dans la durée. Il faudra aussi relever le défi de la gestion et de la maintenance de ces infrastructures pour leur rentabilité et leur durabilité.

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Urbanisation en Afrique subsaharienne : faire des villes les moteurs de la transformation durable de leurs territoires

Les villes en Afrique subsaharienne ne s’illustrent pas seulement par des dysfonctionnements. Potentiellement, elles constituent une formidable promesse pour la transformation structurelle et durable du continent. Mais pour ce faire, la gestion urbaine et la gouvernance des territoires doivent s’élever à la hauteur des enjeux. Et ne me parlez pas du manque de moyens. Le premier facteur-clé requis est la qualité de leader et de manager des acteurs de premier plan de la gouvernance publique.
Pour devenir durable, la ville africaine devra guérir de ses multiples fragmentations (spatiale, institutionnelle) pour être plus inclusive, en particulier pour la jeunesse des quartiers précaires afin de libérer leur créativité entrepreneuriale et un engagement citoyen pour leur ville.
Le positionnement de la planification et de la gestion urbaines ainsi que la gouvernance des territoires au cœur des enjeux de développement passent aussi par une décentralisation effective (politique, administrative, technique, fiscale) et active articulée autour d’institutions locales efficaces.
Pour capter son dividende démographique, construire son marché régional et mieux s’insérer dans la globalisation, l’Afrique a besoin d’impulser un véritable et vigoureux agenda urbain pour son développement durable. La Banque africaine de Développement qui est en train d’opérationnaliser son département dédié au secteur urbain, devra jouer un crucial rôle de catalyseur pour la mise en place et le financement d’un tel agenda.