Cour royale du Danxomè: Dans l’univers d’une femme «Kpanligan» à Abomey

Par Valentin SOVIDE, AR/Zou-Collines,

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Elle se nomme Cécile Ahomlanto. De son nom fort «Nan Gbèïton», elle joue un rôle d’homme dans la cour royale du Danxomè. Elle est Kpanligan, griot du roi de Danxomè. La quarantaine, Nan Gbèïton a sa place dans la délégation royale lors des sorties du roi du Danxomè dont elle porte les messages. Mais, elle n’est pas la première. C’est le roi Glèlè (1858-1889) qui avait pour la première fois fait d’une femme le griot du royaume.

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Après celle connue sous le règne de Glèlè, Cécile Ahomlanto est la deuxième dame «Kpanlingan» à la cour royale du Danxomè. Elle s’est tracé son couloir dans une cour souvent faite d’intrigues et autres joutes. «Kingo Go!Go ! Go! Go! Go! Kingo! Ahoo, Kingo! Dada Ahokaka démana kpoo! Kingo! Sasahou Xla Kooo ! Kingo! Dokpa Gliguènou ! Kingo! Kplisso mahou sounoun ! Kingo !» C’est bien là le refrain servi sous la cadence des gongs géminés, qui annonce communément le cortège d’un haut dignitaire de la cour royale ou un important message à l’endroit des sujets du royaume. Griot du roi, le Kpanligan est la mémoire du royaume. N’exercent donc cette fonction que les descendants de cette lignée. Parmi les hommes Kpanligan, il est noté la présence bien remarquée de cette femme. Cela paraît étonnant aux yeux de beaucoup, étant donné qu’il est très rare d’en rencontrer.
Sans gêne, elle parle de ses débuts, de son apprentissage pour ce rôle de griot. « C’est un patrimoine de mes aïeuls. Ayant vu mon père à l’œuvre, il m’a plu aussi de le faire. Après des enquêtes, j’ai appris qu’une femme l’avait fait. Elle s’appelle Nan Gbéïton. C’est ainsi que je me suis lancée dans cette aventure avec mon petit frère comme étant mon maître. A l’aide de gongs géminés faits en bois, il m’entraînait. Ayant la main au bout de quelques mois d’exercices, j’ai pu obtenir mon parchemin sous forme d’une autorisation. Ce qui m’a permis d’accéder aux vrais gongs géminés sous la bénédiction de mon père, dah Agbowadan, le chef de la lignée des Ahomlanto »,
nous confie-t-elle. Admise alors dans le cercle restreint des Kpanligan, Cécile Ahomlanto suit les hommes partout dans les cérémonies traditionnelles au palais ou lors des sorties officielles du roi.
Traditionnellement, cette mission est confiée à des familles qui s’y connaissent à Abomey. Suivant l’arbre généalogique de cette grande famille d’Abomey, on retrouve les familles Agboglo, Agonzan, Kakèssa, Adissin, Kpatakpè. Elles sont respectivement le Kpanligan des rois Tégbéssou, Kpengla, Glèlè, Agadja et Akaba. Chacune d’elles s’est installée dans un quartier à Abomey. Par exemple, la famille Agonzan est à Ahouaga. La colonie des familles exerçant cette fonction au sein du royaume est baptisée Ahomlanto. C’est-à-dire les laudateurs des princes et princesses.

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De l’école informelle

Cécile Ahomlanto, la femme griot, a reçu sa formation professionnelle dans une école informelle. C’est la famille Agbowadan qui assure le renforcement de capacités des jeunes aspirants. « Vous ne pouvez pas entendre les gongs géminés du Kpanligan résonner les jours ordinaires dans une maison autre que chez Agbowadan à Abomey. Dans cette concession, vous pouvez l’entendre à n’importe quel moment, même dans la nuit, car elle est la seule autorisée à former les gens », reconnait un notable du palais d’Abomey. Cécile Ahomlanto, bien qu’elle soit de la lignée, s’est inscrite dans ce centre de formation traditionnelle. Des décennies après, elle partage ses difficultés avec les jeunes qui s’aventurent dans le domaine.
« Des difficultés, on en a connu, des sacrifices, on en a fait. Mais notre foi de rivaliser coûte que coûte avec les hommes dans cet art a rendu inébranlable notre volonté », nous a-t-elle confié. A l’en croire, ses premiers pas dans l’apprentissage ont été une rude épreuve parce qu’ils ont bousculé ses vieilles habitudes. « L’apprentissage des louanges exige un milieu tranquille. Je les assimile à l’aube ou au coucher du soleil. C’est ainsi que j’ai pu avoir la main », se souvient-elle. Soucieuse de préserver cette place pour la gent féminine, Cécile Ahomlanto initie progressivement déjà sa petite fille à prendre le relai.
« Sun lihouéli lé lé kpééto ! Kingo !
Mintingbé, matinsè ! Kingo !
Edanhoun kaka Esèkpon nasin allanou min wéé ! Kingo ! Ahodo mèdji madjètéé ! Kingo !
Edaho noumin zanfonnou ! Kingo ! Gbadanou sou bèyi swè sin ! Kingo ! Bakalaaa délé !
Kingo ! », ces flots en fon qu’elle peut déverser sans arrêt durant des minutes demeurent inaccessibles pour le commun des mortels. Des paroles fortes prononcées qui sonnent comme des incantations qu’elle refuse d’expliquer. Elles sont en réalité des litanies, louanges et autres panégyriques de la dynastie royale. Apposées sur le son des gongs géminés, elles précèdent les annonces du souverain du Danxomè.
«Aujourd’hui, je suis un peu plus rassurée, en tout cas, que par le passé. J’ai aujourd’hui de l’expérience dans le domaine. Ce n’est plus comme au début où j’éprouvais de la gêne en tant que femme face au regard stigmatisant de la communauté. Avec le temps, j’ai su transcender cette période et transformer les préjugés en détermination grâce au soutien des sages de la cour royale et aux conseils des notables et autres têtes couronnées », confesse-t-elle, fièrement.
Cependant, les attentes de dame Céline Ahomlanto ne sont pas encore toutes comblées. Elle n’est pas encore satisfaite de son parcours actuel. Voulant toujours se surpasser, elle ne se fatigue point d’aller s’abreuver aux anciennes «sources» et autres archives orales. Elle sait profiter des connaissances de ceux qui sont encore vivants parmi les anciens. Caractérisée par l’humilité et la modestie, Cécile Ahomlanto veut bien être fière d’elle-même avant de faire la fierté de la communauté. Et pourtant, perçue comme une amazone, elle fait déjà la fierté de sa famille et suscite l’admiration d’autres femmes. L’histoire retiendra qu’elle est la deuxième femme Kpanligan depuis la création du royaume du Danxomè.

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Cérémonie d’offrandes

Pour ce qui concerne le gong utilisé par le Kpanligan, il faut dire qu’il a aussi une vie exceptionnelle. Il est à noter qu’il n’est pas entreposé n’importe où. Il est considéré comme un instrument sacré et en tant que tel, il est déposé à « Gougbadji », dans le temple de la divinité «Gou», divinité du fer. C’est dire que ce gong n’est pas un gong comme les autres. Il a un caractère purement sacré. La preuve, sa sortie et son entrée sont soumises à une cérémonie d’offrandes en guise de promesse et de reconnaissance à cette divinité protectrice. « On lui sacrifie un coq blanc et un repas sans piment accompagné de boisson pour le libérer. Tout ceci se fait en guise de reconnaissance. Ce sacrifice se fait au retour d’un voyage. Mais si la personne a un litige en vue, elle peut faire des promesses à Gou avant le voyage et au retour elle fait le sacrifice. L’œsophage de l’animal sacrifié est remis au « Kpanligan » pour lui permettre d’avoir la gorge libre et être efficace », détaille le notable Bah Nondichao. Il poursuit en indiquant qu’au retour d’un voyage avec le roi, le «Kpanligan» rentre toujours avec son instrument parce que les gongs géminés en question ne passent jamais la nuit au palais ni chez le roi. Justifiant l’importance du rituel, il fait remarquer que la divinité «Gou» est en fait l’éclaireur qui balise le chemin, éloigne tout esprit maléfique. Donc, il est important de l’implorer avant de prendre la route pour ne pas attirer sa colère. Ici, les règles seraient aussi strictes. « Ne pas les respecter, c’est s’attirer la colère de cette divinité ».
S’agissant des interdits, ils sont surtout liés à «Gou». Entre autres, il ne faut pas abuser de la femme de son prochain; envoûter, menacer des proches par des gris-gris, avoir des relations intimes durant la période d’une cérémonie de la cour royale.
C’est bien consciente de ces réalités que dame Cécile Ahomlanto a rejoint le bataillon d’hommes jouant le rôle de Kpanligan dans la cour royale.