Consommation locale: Entre complexe d’extranéité et patriotisme économique

Par Claude Urbain PLAGBETO,

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Cru local cherche consommateurs patriotes ! Convaincre les consommateurs béninois tournés souvent vers les produits étrangers de la bonne qualité et du coût raisonnable des produits locaux reste un défi. Nationalisme économique oblige !

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« Un vendeur de pommes de terre a deux compartiments au niveau de son étalage: l’un estampillé ‘’Pommes de terre de Malanville’’ et l’autre ‘’Pommes de terre de Marseille’’. Un jour, il finit de vendre les pommes de Marseille comme d’habitude, alors que celles localement produites ne coulent pas. Un de ses amis lui conseille de les laver avec du détergent et de les mettre dans le compartiment des pommes de Marseille. Le résultat est sans appel : il finit de vendre les pommes de terre ‘’blanchies’’ dans la même journée ».
C’est par cette allégorie que le socio-anthropologue Aimé Tcheffa explique la fascination du Béninois pour ce qui vient de l’étranger. « Nous sommes extravertis ; nous pensons que ce qui vient d’ailleurs est beau et nous sert mieux », relève-t-il.
En fait, le Béninois est hésitant et réticent par rapport à la consommation du local pour plusieurs raisons. « De façon générale, le Béninois place au premier rang de ses choix les produits importés, avec comme arguments que les produits locaux ne sont pas compétitifs et ne sont pas de bonne qualité», confirme Shadiya Alimatou
Assouman, ministre de l’Industrie et du Commerce.
« L’argument de la qualité est un fourvoiement », estime Aimé Tcheffa. Il assène : « La vérité est que nous avons été colonisés, nous sommes culturellement aliénés. C’est introduit dans notre mental que par exemple la moutarde de Dijon qui ne ressemble à rien dans ma bouche est supérieure à celle d’Abomey qui me régale ». Il invoque également le cas des riz parfumés, génétiquement modifiés et conservés avec des produits chimiques, qui sont prisés au détriment des riz localement produits qui conservent tous leurs nutriments et ne sont susceptibles de causer d’ennuis sanitaires au consommateur.

Conscience et culture

Pour Shadiya Alimatou Assouman, les arguments de la qualité et du prix relèvent plus d’« idées reçues » que de la réalité, en ce sens que la culture du Bénin est riche et le génie béninois en matière de création ne cesse d’émerveiller au fil du temps.
« Le consommateur béninois n’est pas suffisamment informé que le produit de chez lui est de qualité et ne coûte vraiment pas plus cher que le produit étranger qui est fait dans des conditions qu’il ignore totalement », dira, pour sa part, Ernest Gbaguidi, président de l’Ong « Bénin Santé et Survie du Consommateur». « Nous n’avons pas pu donner de la valeur à nos produits », déplore-t-il. De ce fait, le produit étranger vient faire une concurrence déloyale avec le produit local et au regard de son faible pouvoir d’achat, le consommateur se porte vers ce qui vient de l’extérieur, explique-t-il.
De gros efforts sont faits ces dernières années pour améliorer la qualité des produits locaux, note Ernest Gbaguidi. Mais la consommation locale n’a pas suivi pour encourager les producteurs locaux. Il suggère qu’un accent soit mis sur la valorisation et la promotion des produits locaux. Dans cette optique, l’Etat devra accompagner tous les acteurs pour gagner le pari d’accroître la production et la transformation sur place des matières premières, estime M. Gbaguidi. Il faut également que les infrastructures de qualité soient opérationnelles et qu’elles accompagnent les entreprises à un coût abordable, propose-t-il.
Revenir au « consommons local» suppose un travail de longue haleine à faire pour faire changer les mentalités. Culture et développement sont des phénomènes actifs qui ne peuvent être avantageux que lorsqu’ils sont portés notamment par la conscience, l’ingéniosité et l’appropriation des acteurs, avance Aimé Tcheffa. « Il faut que nous allions à nos sources, à nos origines profondes pour comprendre que pour se développer, nous ne pouvons être que nous-mêmes: produire ce qu’il nous faut et consommer ce que nous produisons », préconise-t-il.

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Suggestions

Derrière tout produit local acheté, c’est de la richesse créée, de l’emploi promu, de la croissance assurée. Le fait de se tourner vers les produits étrangers constitue alors une menace pour le développement du pays, selon le ministre Shadiya Alimatou Assouman. D’où l’impérieux devoir d’apporter des réponses adéquates pour inverser cette situation, en suscitant chez le
Béninois la consommation du ‘’made in Benin’’ et en encourageant les opérateurs économiques à investir dans la production locale.
Faire aimer les produits du terroir s’avère un challenge et revient à chasser le complexe d’extranéité développé depuis la colonisation par les Africains en général et les Béninois en particulier. «Nous devons préférer nos produits, des produits aboutis et partagés qui sont exportés, dont nous ne profitons pas parce que nous ne les connaissons pas», préconise Mme Assouman.
« Il est question de mettre dans la tête du Béninois que le produit local n’a rien à voir avec ce qui est importé », selon Ernest Gbaguidi. Aussi, faut-il subventionner à un niveau donné les produits locaux, ne serait-ce qu’enlever la taxe sur la valeur ajoutée (Tva) sur le produit local par exemple, accompagner les transformateurs dans l’accès au crédit et aux matières premières à bon coût afin de réduire le coût de production. Ainsi, le marché sera suffisamment inondé de produits locaux de qualité et concurrentiels, estime-t-il.

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Assister

La question de la présentation des produits n’est pas à négliger. A ce propos, l’Agence nationale des petites et moyennes entreprises (Anpme), en partenariat avec l’Union des graphistes du Bénin, accompagne les entreprises à soigner le design et l’emballage de leurs produits, assure Maxime Toklo, chef du département Assistance et mise à niveau des entreprises au niveau de l’Agence et président du Comité d’identification des structures d’appui et d’encadrement des Pme/Pmi (Cisae-Bénin).
Mis en place par la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Bceao) et soutenu par le ministère de l’Economie et des Finances, ce dispositif de soutien accompagne les entreprises non seulement pour le relooking de leurs produits et l’amélioration de leur visibilité, mais aussi pour l’équipement et l’accès au marché à travers des rencontres B&B (Business to business) entre Pme et structures de vente de leurs produits.
Le gouvernement a également initié l’Agence de développement de Sèmè-City pour promouvoir les start-up à travers des formations, la recherche, le coaching, des programmes d’incubation. Quelque 250 entrepreneurs y sont incubés pour bénéficier des programmes de valorisation de leurs offres, d’amélioration de leurs produits et services et de leur communication. Il convient de maintenir le cap.

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Note salée

Le Bénin, comme la plupart des pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa), fait partie des pays fortement dépendants des importations et des exportations de produits de base, selon le Rapport 2019 sur l’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde de la Fao. Les importations de biens en valeur Fob et celles de services de l’Union sont respectivement ressorties à 18 698,1 milliards F Cfa et 6 496,5 milliards F Cfa en 2019, précise le Rapport sur le commerce de l’Uemoa en 2019. La structure des importations de biens, selon la même source, est principalement dominée par les biens de consommation (31,5 %), d’équipement (21,9 %), les produits énergétiques (19,5 %) et les biens intermédiaires (18,9 %).
Conscient de la facture salée des importations massives, l’Uemoa a instauré dans les Etats membres le mois d’octobre comme « Mois du Consommons local ». L’initiative vise à intensifier la valorisation de la production nationale et à susciter l’intérêt des populations pour les biens et services locaux. Seulement, sensibiliser les consommateurs pour leur faire prendre de nouvelles habitudes par rapport à la consommation des produits locaux, ne saurait être une question d’un mois ou de mode. C’est un travail quotidien à faire sur plusieurs années, l’essor économique des Etats en dépend.
Selon l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (Ifpri), 20 % de l’alimentation est importée en Afrique, soit 30 à 50 milliards de dollars US par an, soit entre 15 000 et 25 000 milliards F Cfa sortis chaque année de l’Afrique pour se nourrir. La facture pourrait s’alourdir et atteindre 150 milliards de dollars, soit 75 000 milliards F Cfa à l’horizon 2030. Des chiffres qui donnent le tournis et montrent que l’Afrique risque de se maintenir dans la dépendance vis-à-vis de l’extérieur. C. U. P.