Charles Ana: Le gardien de but des Ecureuils au talent inégalé

Par Sabin LOUMEDJINON,

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Talent incontestable et sans équivoque. Charles Odaté Ana demeure simplement le plus grand. Ancien sociétaire de l’Alliance de Cotonou et de la sélection nationale du Bénin, il a contribué à écrire les plus belles pages de l’histoire du football du Bénin dans les années 60 et 70. Ce qui, définitivement, l’inscrit dans les annales des grands gardiens de but du Bénin.

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Dire aujourd’hui du septuagénaire, Charles Odaté Ana qu’il est un passionné du football relève simplement de lapalissade. Fils de Ekoué Anani Ana et de la princesse de Bantè (centre du Bénin), Lazarine Allagbé Laourou, l’ex-international béninois est né dans les années 40 à Zongo ; un quartier musulman de Cotonou. Celui que d’aucuns appellent dans le milieu du football « araignée noire », a, en réalité, découvert le football avec son père qui est un émigré ghanéen au Dahomey, et filleul de Gratien Vieyra, géniteur de l’ex-première dame et députée Rosine Soglo. C’est donc avec un papa poule, fanatique du foot, et ex-sociétaire de La Renaissance football club de Cotonou, que la fratrie a pris connaissance de ce jeu. C’est ainsi qu’ils se lançaient le ballon en famille à la maison, lorsque les activités du père, technicien mécanicien à Réseau Dahomey Niger ( Rnd), devenu plus tard Organisation commune Bénin-Niger (Ocbn), les lui permettaient.
Le grand et longiligne gardien de but des Ecureuils des années 60 est donc d’origine ghanéenne. Et il aime si bien le rappeler, avec précision, en appoint, qu’en réalité, il est de la famille Annan Mills du Ghana.
« C’est par déformation que mon patronyme a changé. L’ancien secrétaire général de l’Onu, Koffi Annan est mon cousin », indique-t-il.
Au cours de la décennie 50, à Zongo, Charles ; gamin primesautier, écolier à l’école primaire publique Urbaine centre de Gbéto, découvre le football de rue. Ainsi, ensemble avec les enfants de certaines familles passionnées de football comme les Salou, Dine, Séfou…, il a commencé à taper véritablement dans les ballons de fortune en équipe sur la pelouse de l’aire de jeu ‘’les filaos’’ – actuel site du parc gros porteur de Zongo-. Avec le temps, son agilité, son endurance et sa force physique ont forcé l’admiration de quelques adultes dans son environnement. La Jeunesse sportive musulmane (Jsm) saisit l’occasion et enrôle le jeune joueur polyvalent dans son effectif. Ainsi, pour la première fois, Charles Ana, arrière central, devient sociétaire d’un club de niveau élevé.
Pour lui, ce fut une joie, un des moments forts de sa vie puisque cela lui a conféré « un autre statut dans le quartier et à l’école. Il fera les beaux jours de ce club avec ses coups de têtes rageuses et la précision de ses tirs. Malheureusement, il n’y évoluera que quelques années, avec des fortunes diverses. Car le club a été dissout.
Loin de connaître une longue période de chômage, le destin aussi tend la main à ce jeune homme capable d’évoluer aussi bien en arrière central qu’en milieu de terrain. Son cousin, Luc Olivier, ex-sociétaire de Nantes Fc ayant à charge la sélection nationale de football du Dahomey et du club Alliance de Cotonou, a tôt fait de récupérer son protégé. Une nouvelle chance pour le jeune Charles d’évoluer au sein de l’Alliance de Cotonou, l’un des clubs les plus huppés et mieux structurés de la ville. Ainsi démarre pour le fils du mécanicien cheminot, une autre vie de footballeur. Ce club de la capitale administrative du Bénin va changer le cours de la carrière footballistique du jeune homme longiligne au physique de sahélien que beaucoup prennent, à tort, pour un Haoussa.
En effet, joueur de champs, l’Alliance de Cotonou a offert, fortuitement, à Charles, l’opportunité de devenir gardien de but. Avec force détails, il aime à conter l’aventure qui l’a conduit dans les buts de son club. « C’était à quelques instants d’une rencontre capitale du club, et le gardien de but s’est mis à faire son petit numéro. J’ai pris mes responsabilités et demandé qu’on me donne le maillot de portier pour le remplacer dans les buts. Outre les premières minutes difficiles, j’ai tout de même tenu bon », raconte- t-il, tout sourire. Depuis lors, entre le nouveau poste de gardien de but et lui, c’est toute une histoire d’amour. Et l’idylle a duré toute sa son longue carrière.
Désormais gardien de but titulaire, Charles Ana est devenu, à la fois un sportif respecté, craint mais rassurant aux yeux des dirigeants du football de l’époque. Autant de qualités qui lui ouvrent les portes de la sélection nationale. A l’époque, à Cotonou dans les années 60, l’Alliance avec dans ses rangs de grands noms comme Pendra Kanani, Pascal Agbodjalou, Mattey Félix, Arthur Bocco, Abel Agbégninnou et … Charles Ana soutenait la rivalité avec son voisin Asso Cotonou ainsi que les autres: Postel, Asso Porto-Novo et Etoile.

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Premier pas en sélection nationale

Au cours de la décennie 60, les talents foisonnaient dans chaque club du pays. Ce qui fait des titulaires à chaque poste, de véritables fortunés. Le jeune gardien de but de l’Alliance de Cotonou, fraîchement débarqué au sein de la sélection nationale, l’a compris et a fait de la patience, son cheval de bataille. Il n’a nullement nourri l’intention de précipiter les choses. Mais le destin lui a porté un coup de pouce. Un après-midi, en terre ghanéenne, alors que la sélection nationale affrontait les Black stars du Ghana pour le compte d’une rencontre amicale internationale, le titulaire au poste de gardien de but du Dahomey a déjà encaissé 3 buts, avant la mi-temps. Charles Ana est sollicité pour le remplacer. « Si le titulaire n’a rien pu, qui suis-je moi, gardien réserviste pour prétendre sauver les meubles ? », avait-il lancé à son coach. Ce dernier le rassure puis l’envoie au front. Le jeune gardien prend son courage à deux mains et saisit sa chance. Mais l’accueil a été des plus inoubliables. Le premier tir adverse ; véritable boulet de canon, l’a « propulsé dans les filets. Heureusement que j’ai réussi à repousser le ballon », se souvient l’infortuné gardien qui précise que son coéquipier Firmin Coffi a réussi à réduire le score, lequel est demeuré 3 buts à 1. C’est parti pour la titularisation d’office de Charles. Depuis cette rencontre, il s’est accaparé sans désemparer de ce poste de 1962 à 1975, année où il raccroche définitivement en sélection nationale.
Son épopée en sélection nationale, Charles Ana la conte avec émerveillement et d’une voix empreinte de fierté : « Avec mes coéquipiers, Félix Mattey, Jean Hodonou, Arthur Bocco, Gomez Xavier Mamadou Eyissè, Nourou Bello, Benjamin Contayon, Germain Kpokpo Ola, on jouait pour se faire plaisir et réjouir le public. Le seul crédo : jouer et ne pas perdre. », confie, avec un long soupire, le septuagénaire qui avale une gorgée de salive qui fait bouger sa pomme d’Adam saillante. Et il ajoute : « C’était la belle époque. Il y avait une fraternité agissante entre nous. On se croyait dans un club d’amis…». Il parle aussi du « couvre-feu, d’après match à l’époque » qui consistait en une balade systématique des joueurs souvent sanctionnée par le partage d’un pot. L’objectif étant de « montrer aux passants et autres que les ressortissants du Dahomey ; quartier latin du continent, savaient, eux aussi, jouer au ballon ».
Se référant à ses meilleurs souvenirs au sein de la sélection nationale, il évoque sans équivoque, la rencontre Dahomey-Tunisie de 1964, comptant pour les éliminatoires de la Coupe du Monde de 1966. Une rencontre jouée à trois reprises dont deux en nocturne. Or, à l’époque, les Béninois n’avaient jamais connu, auparavant, pareille expérience. Frustrés au terme du match aller à Porto Novo, soldé par le score de 2 buts partout, les joueurs dahoméens n’ont pu dîner ce soir-là. Déçus qu’ils fussent de n’avoir pas été capables de gagner cette formation tunisienne, et ses vedettes : le remuant attaquant Sassi et le portier Atouga. Ce dernier est considéré, à l’époque, comme l’un des plus grands sur le continent. Lors de la manche retour, deux semaines plus tard, en nocturne à Tunis, l’attaquant retors, Sassi, remuant comme à son habitude, remet ça. Il réussit à marquer un but à Charles Ana, suite à une action anodine. Surpris et énervé, Coffi Firmin s’emporte et administre une gifle à son propre portier: « As-tu perdu de vue d’où nous venons? », vociféra-t-il, à l’endroit du portier fautif avant de promettre l’égalisation à ses coéquipiers. Chose faite dans les instants qui ont suivi. Au grand bonheur de la délégation béninoise.
Les séances de tirs au but n’étant pas encore instituées, la rencontre a été déplacée sur terrain neutre à Casablanca au Maroc. Toujours le même Sassi pour ouvrir le score avant que l’attaquant Irenée Corréa égalise pour un score final nul : 1-1, dans un stade archi-comble qui a pris fait et cause pour l’adversaire.
Ainsi, grâce à l’efficacité, la prestance et la classe du gardien du Dahomey : Charles Ana, le Bénin a obtenu son 3e match nul contre la Tunisie ; grande nation de football à l’époque. Une prouesse personnelle du jeune portier des Ecureuils saluée, au passage, par la presse tunisienne, même si le Bénin a été finalement éliminé, par tirage au sort qualifié plus tard de « truqué ».
Charles n’oublie pas non plus la médaille de bronze décrochée par le Bénin aux jeux de l’Amitié à Abidjan en 1963. « Une performance jusque-là inégalée dans le football du Bénin ».
Joueur efficace et pièce maitresse de la sélection nationale, Charles n’a guère connu une vie professionnelle épanouie. En effet, grand gardien de but devant l’éternel, Charles Odaté Ana, agent du Topo – une direction du ministère en charge des travaux publics – a égrené un chapelet d’ennuis avec ses responsables au plan professionnel. « Malgré mes autorisations d’absence signées en bonne et due forme, chacune de mes absences pour répondre à la sélection nationale est toujours sanctionnée par une demande d’explication », confie aujourd’hui l’ex-agent de Topo. Un harcèlement administratif, en somme, qui a contraint le joueur à partir de cette direction en 1969 pour rejoindre d’abord, avec l’autorisation du ministre des sports Kouyami, le Ceg Gbégamey aux fins d’aider son équipe de football.
L’ex-gardien de but des Ecureuils s’est donc fait une autre nouvelle carrière professionnelle dès 1970. Il dispense des cours d’Education physique et sportive (Eps) dans certains collèges et lycées à Cotonou. Ainsi, a-t-il traîné sa bosse au Ceg Gbégamey, Collège Notre-Dame des Apôtres, Collège Père Aupiais, au Lycée technique Coulibaly…. Il a même enseigné la même matière au Collège Polytechnique universitaire (Cpu) à l’Université d’Abomey-Calavi. Finalement, c’est en 1994, au Collège d’enseignement général Ste Rita, que le professeur de sports au statut jamais varié d’agent de Topo, et n’ayant guère connu d’avancement au cours de sa carrière, a fait valoir ses droits à la retraite.
Jouissant, de sa retraite depuis plus d’un quart de siècle, l’ex- international de football vit aujourd’hui grâce à sa famille. Mais ne bénéficie pas d’une qualité de vie à la hauteur de la réputation qui est la sienne. Comme tous les anciens internationaux du pays, il vivote. « Aucune considération pour ce que nous avons été, et ce que nous avons fait pour le pays », confie-t-il, les yeux larmoyants.
Il parle de son mal pour lequel il est resté hospitalisé pendant plus d’un mois, au Centre national hospitalier universitaire, sans prise en charge et sans aucun soutien officiel. « Le professeur Houénassi, le docteur Adjagba et leurs collaborateurs m’ont sauvé la vie. Sans leur diligence, le professionnalisme dont ils ont fait montre et surtout leur amour du prochain, peut-être que je ne serai plus de ce monde », avance -t-il les yeux rivés dans le vide.
Il exhorte simplement les autorités à accorder davantage une toute petite attention à ceux qui ont sacrifié leur jeunesse pour défendre les couleurs nationales. « Un bilan de santé annuel, une petite allocation mensuelle sortiraient beaucoup parmi nous de la situation de clochard dans laquelle on nous plonge malheureusement », insiste le septuagénaire, à la voix tremblante et visiblement affaibli par son mal. « Notre génération est la première à porter le maillot avec écusson ‘’Ecureuils’’ à gauche sur la poitrine. Mais aujourd’hui, tout nous éloigne de cette équipe » regrette- t-il. Sa doléance à l’endroit des dirigeants est de travailler pour un brassage intergénérationnel.