Arcade Assogba, réalisateur: « L’Etat est en retard sur le cinéma béninois»

Par Josué F. MEHOUENOU,

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Sera-t-il l’hirondelle qui fera le printemps ? Visiblement non ! Bien qu’élu avec une majorité écrasante pour siéger au sein du Conseil d’administration du Centre national du cinéma et de l’image animée, Arcade Assogba, réalisateur, se veut modeste. Il est plutôt partisan de la théorie de la jarre trouée et attend des acteurs du septième art que chacun vienne, de ses doigts, la boucher. Mais cela ne l’empêche pas d’avoir des ambitions et de rêver grand pour le cinéma béninois. Il se livre ici, sans ambages, à travers un entretien qui dévoile les grands axes de son action au cours de son mandat.

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La Nation : Vous venez de bénéficier de la confiance des acteurs du 7e art pour être leur représentant au Conseil d’administration du Centre national du cinéma et de l’image animée. Facile de porter une telle charge ?

Arcade Assogba : Je me sens en mission pour des collègues, mes ainés et mes jeunes frères nombreux, qui misent sur ma force de persuasion et mes aptitudes à être leur digne représentant. Je me sens honoré et fier. Comme j’ai eu l’occasion de le dire pendant les consultations, j’ai eu un long échange il y a quelques mois avec monsieur Akala Akambi, l’ancien directeur du cinéma béninois, qui n’a eu de cesse de me rappeler que notre cinéma était en avance sur l’Etat, et qu’il était du devoir de l’Etat béninois de rattraper son cinéma. Il me semble que les professionnels du Bénin sont disposés à aider l’Etat à faire rayonner le Bénin grâce au septième art qui, comme vous le savez, fédère tous les arts en plus d’être un moteur de croissance économique et d’affirmation culturelle par excellence. Cent ans après les débuts du cinéma sur notre territoire, quelque chose de structurant est en train de se mettre en place. Il faut espérer que l’élan se poursuive. Je suis heureux d’être celui qui, au sein du conseil d’administration du Centre national du cinéma et de l’image animée, portera la voix des créateurs infatigables qui espéraient depuis fort longtemps le moment historique que nous vivons.

Quelles seront vos priorités au cours de ce mandat ?

Participer et voir s’accomplir le long processus de règlementation du cinéma béninois. C’est la priorité des priorités. Nous avons un cinéma sans foi ni loi parce que abandonné par les pouvoirs publics. Alors même que les écoles de formation sont apparues nombreuses, que des artistes, techniciens, administrateurs, et pourquoi pas commerçants en sont issus tous les ans depuis le milieu des années 2000. Ceux-ci peinent à concrétiser leur rêve faute de mesures normatives garanties par les pouvoirs publics. Le Code du cinéma, envisagé par l’Etat au début des années 1990 est un enjeu prioritaire, selon moi. C’est lui qui va permettre au pays de mettre l’industrie en marche, les hommes au travail, l’économie en branle. Les professionnels du Bénin y sont très attachés. Ils ont milité depuis trente ans pour qu’il advienne. Tout est en place pour cela, maintenant qu’une volonté politique se manifeste et que le nombre de personnes directement préoccupées par le cinéma a augmenté de façon vertigineuse, au fil du temps.

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Ce sera votre seule priorité?

L’autre défi sera de réussir à faire remonter de façon efficace les préoccupations de cette masse critique de professionnels en même temps qu’ils seront mis au fait des réformes du gouvernement, des mesures prises à leur profit. Il faut pour cela créer un cadre de concertation permanent. J’ai pensé à un troisième levier, c’est l’encouragement des projets innovants. Le cinéma devenant de plus en plus exigeant à l’échelle du monde, c’est l’originalité des formes et des contenus qui attire le regard du monde. En cela, vu le bouillonnement de notre jeunesse, il y a des chances que nous étonnions le monde grâce au travail et l’intégration de la dimension nouvelle technologie dans l’exploration de notre si riche patrimoine si peu exploité. Enfin, l’autre effort de l’Etat sera de normaliser la consommation des produits du cinéma et de l’audiovisuel national. Il faut faire en sorte que le peuple regarde son cinéma, qu’il se retrouve ou s’interroge à travers son cinéma. Dans les quartiers, les ciné-clubs, les salles, à la télévision.

Que peut-on attendre de vous en ce qui concerne le Code de la cinématographie?

Je viens d’en parler. C’est la bible de notre cinéma que nous attendons depuis fort longtemps. J’en serai l’avocat défenseur le plus actif au nom de mes pairs. Je sais également que cela préoccupe au haut niveau et que le ministre en charge de la Culture est conscient que le Code du cinéma constituera le legs le plus marquant qu’un régime politique puisse laisser au monde de l’image et du son du Bénin.

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S’il faut faire un état des lieux, comment se porte aujourd’hui le cinéma béninois ?

Pour être honnête il se débat pour exister. Notre cinéma est quasiment inconnu à l’échelle du continent. Il y a quelques fulgurances certes, mais cela reste anecdotique. Pourtant, des techniciens existent en nombre appréciable. Certains sont même sollicités hors de nos frontières. C’est l’occasion de le dire, mon ami
Raymond Aïkpé qui s’est formé sur le tas en tant qu’assistant réalisateur après des études de comptabilité est en ce moment au Sénégal sur une grosse production qui draine pour certaines scènes plus de mille intervenants; un film du cinéaste français Robert Guédiguian. Raymond et moi avons été tous les deux assistants sur au moins trois longs métrages de grande facture dont notamment les films tournés au Bénin par Sylvestre Amoussou en 2010 et 2016. C’est le premier à nous avoir fait confiance à ce poste central sur un tournage qui s’est fait en format 35 millimètres, un lieu où il n’est pas permis de tituber. Pour revenir à la question, je dirai que notre cinéma pourrait mieux se porter. Nous avons des artistes pleins d’imagination. Certains se sont mis au service de l’Etat pour faire bouger le secteur. Ils sont bien connus pour cela. C’est d’ailleurs le cas depuis la période révolutionnaire. Il revient à l’Etat de prendre conscience du potentiel énorme du pays en termes humain, culturel, patrimonial, technique, économique, etc.

Le Bénin a fait parler de lui dernièrement à travers une production espagnole « Adu » sur laquelle vous étiez en tant qu’assistant réalisateur. Expérience enrichissante ? Des leçons ?

Expérience enrichissante, forcément ! Chaque film est un grand livre, un testament pour l’humanité, voyez-vous? Y compris lors de sa fabrication, son tournage. J’ai été recruté sur ce film par Claude Balogoun qui en était le producteur exécutif local avec sa structure Gangan Production. Il a réuni tout le monde afin qu’on s’évite la honte comme il disait (rires). C’était une équipe de choc qui comptait en son sein des personnalités comme notre aîné
Grégoire Noudéhou de regrettée mémoire. Claude Balogoun a donc mis les bouchées doubles en complicité avec l’actrice Bella Agossou et le producteur du film. Nous avions fait notre job de technicien avec abnégation. Une bonne partie de la fine fleur du cinéma béninois y était associée. Il serait difficile de citer tous les noms puisque nous étions une trentaine de béninois sur ce projet. Et nous avons mouillé le maillot comme à notre habitude.

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Comment parvient-on à faire ce genre de travail avec un gros vide juridique ?

En l’absence de législation, il a fallu compter sur le dynamisme des uns et des autres et sur le professionnalisme des Espagnols qui sont arrivés sur notre territoire. Ils ont été corrects jusqu’au bout. C’est heureux de voir le succès que le film a aujourd’hui. Pour se permettre une leçon, ce sera ce qui était dit dès l’entame de notre entretien: « Le cinéma béninois est en avance sur l’Etat béninois. » Il est temps pour l’Etat de se mettre à niveau. La nation s’en porterait mieux.

Est-ce de ce genre de collaboration que le cinéma béninois a besoin ?

Absolument. Les pays qui drainent les tournages étrangers sur leur territoire sont des pays qui engrangent énormément de devises. Ce que ce film espagnol tourné en trois semaines au Bénin a apporté à l’économie du pays s’apprécierait en milliard de francs Cfa. Et la réputation du pays et de ses hommes ira grandissante pendant que le film est à l’affiche et bien longtemps après. Pour notre cinéma, c’est tout bénef. Des talents et pas des moindres ont été révélés, des décors ont été sublimés, des amitiés professionnelles ont été nouées à différentes échelles de l’équipe puisqu’il y avait dans chaque département des Béninois associés aux Espagnols.

Que manque-t-il au cinéma béninois pour son décollage ?

La structuration. C’est un vaste chantier pas si difficile à approcher.