Ahouankpontin de Zagnanado ou la place des Amazones, aujourd’hui ensevelie !

Par LANATION,

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Dans le contexte actuel, aussi bien à l’échelle mondiale qu’au niveau national, où l’Histoire pousse à des actes de décolonisation des espaces publics (aux Antilles, en Angleterre, aux Etats-Unis, en Belgique…) et à des prises de décisions à haute teneur historique ( dépôt de gerbe au Monument aux Morts le plus ancien du Bénin, le 1er août 2020, à Cotonou ; érection en cours d’une statue d’Amazone en face de la place de l’indépendance, à Cotonou), l’historien, heureux de ces actes-symboles, se rappelle néanmoins et regrette des ravages causés parfois par le tracé d’une route qui passe dans les entrailles d’une ancienne agglomération ou l’abandon de lieu-témoin ou fondateur de notre vivre-ensemble.

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En effet, Préhistoriens, Archéologues et Historiens… grincent des dents, chaque fois qu’un élément du patrimoine matériel et immatériel national est victime de l’abandon ou d’une agression physique au nom de la modernité. C’est un grand débat, celui sur le thème “Modernité et histoire” dans nos pays en développement.
Modestement, cet article de presse veut montrer, de façon succincte comme l’exige cet exercice, l’importance de Zagnanado et de son Ahouankpontin, c’est-à-dire sa caserne des Amazones, dans la stratégie militaire du Danxomè au XIXe siècle et signifier comment une nouvelle vision de progrès social a fait disparaitre progressivement tous les marqueurs du passé glorieux de cette cité-palais, Zagnanado, une des trois actuelles communes d’Agonlin.

Zagnanado et Ahouankpontin dans la stratégie géopolitique du Danxomè

Ahouankpontin, littéralement traduit en français veut dire : lieu d’observation de la guerre ou observatoire de la guerre ou caserne militaire installée à Zagnanado, chef-lieu de la province orientale du Danxomè à partir du XIXe siècle.
Zagnanado, géographiquement, ne recouvre plus aujourd’hui qu’une portion du pays Agonlin depuis la réforme territoriale de 1978 alors que pendant la période d’avant la pénétration coloniale, cette localité était une cité-palais créée de toutes pièces par Dada Glèlè (1858-1889) dans le cadre de l’affinement du dispositif administratif et militaire d’Agbomè en lutte victorieuse contre Oyo, puissance sous-régionale rivale du Danxomè, pour abriter la résidence royale, la caserne militaire et l’administration centrale de la province orientale de cette monarchie constitutionnelle.
La naissance et l’origine du nom Zagnanado restent liées à la rivalité militaire entre les deux monarchies expansionnistes situées l’une à l’ouest (Agbomè) et l’autre à l’est (Oyo) de cette Zone-tampon qu’est Agonlin. Des auteurs comme l’Abbé Théophile Mouléro (1965, Conquête de Kétou par Glèlè…, p.59), Théodore H. Mikponhoué (1977, Recherches sur l’histoire… de Zagnanado…, pp. 27-32), Lucien Assogba-Djo (1981, L’évolution des relations entre Agbomey et Agonlin…, pp. 91-97) et des informateurs avertis comme le prince traditionniste Batchalou Nondichao (entretien avec l’intéressé à l’Infosec le 25 octobre 2006) sont unanimes pour dire que le nom de Zagnanado est lié à la mort dans cette localité du roi Ghézo grièvement blessé à Ekpo et conduit à pas de course jusque-là où … « le roi se meurt…Le roi était mort. On était encore en plein jour ! Le cortège décida d’attendre la tombée de la nuit avant de poursuivre son chemin vers Abomey, d’où l’appellation de Zà jé na do (Zandjin nado) déformé par la suite en Zagnanado [ou Zangnanado] c’est-à-dire, tant que la nuit ne tombera pas, nous ne pourrons pas poursuivre notre marche funèbre » (Mikponhoué, 1976, pp. 31-32).
Pour immortaliser le lieu où son père rendit l’âme et matérialiser la présence de la Cour royale d’Agbomè dans cette région frontalière du royaume, Dada Glèlè (1858-1889), fils et successeur de Ghézo, décida d’y ériger une résidence secondaire (Honmè) et un campement militaire (Ahouankpontin) dès sa prise de pouvoir à Agbomè en 1858. Donc s’agissant de Zagnanado, ce n’est pas seulement un « Agbomè – Kandofi » avec un représentant du roi mais un Agbomè- Ésodofi avec son Honmè habité, très souvent, par le Roi et des Reines en ces temps (2e moitié du XIXe siècle) de guerres fréquentes entre Agbomè et Oyo pour en finir définitivement avec cette dernière.

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Structure de la Cité-Palais de Zagnanado

Sur un domaine d’à peu près 40 hectares, situé à équidistance de Doga et de Agonlin-Houégbo et à quatre kilomètres environ de Covè, le roi fit construire au sein d’un espace de près de cinq hectares deux «tatas », un pour lui et l’autre pour les reines, représentant le « Honmè » et tout autour de l’espace palatial fut installé tout un complexe résidentiel comprenant :
– au nord, jouxtant l’espace palatial entouré, comme à Agbomè, de grandes murailles, le quartier Hongbobji (au seuil de la grande Maison), fut le siège de l’administration royale et le quartier des princes agboméens (noblesse de sang) et des fonctionnaires anoblis (noblesse de charges) constituant les grands dignitaires de la province d’Agonlin (familles Gantin, Alladayinkan, Adjabloukou, Ayihou,etc.)
– au sud, séparé du palais et de Hongbodji par le chemin allant vers Don, le quartier des artisans/artistes appelé Houégoudo, Fléssa et Agbondjèdo, où étaient installés, des tam-tammeurs, des musiciens (famille yoruba Atchadé), des forgerons et tisserands venus de Cana (les Toto et Ahodi)…bref, tout le laborieux peuple, venu de divers horizons (yoruba, fon et mahi) et attaché au service du roi et à celui de ses collaborateurs.
– au nord-est du palais dont ils sont séparés par les chemins menant à Agonlin-Houégbo et l’actuelle rue qui conduit à l’église catholique Saint Benoît, les quartiers Assiadji et Ahouankpontin.
– Ahouankpontin était une véritable caserne d’environ huit hectares, entièrement entourée de grandes murailles, où campait le détachement régional de l’armée danxoméenne faite de soldats et des fameuses Amazones. Le roi se rendait souvent à Ahouankpontin pour la revue des troupes. C’est de là que la troupe était levée pour aller guerroyer à l’est en zone yorubaphone.
– Assiadji, un autre quartier historique, a été construit en face d’Ahouankpontin, pour abriter des captifs ramenés des nombreuses guerres contre les Yoruba à l’est ; mais Assiadji fut aussi une « brigade, sorte de légion d’honneur…composée en grande partie de soldats d’origine mahi, encadrés par des officiers que complètent quelques chefs de guerre étrangers assimilés » (Mikponhoué, 1976 :35-36).
Dans un vibrant témoignage, délivré dans l’église catholique Saint Benoît de Zagnanado, le samedi 7 juin 2008, au cours d’une messe d’action de grâces dite à la demande des cadres d’Agonlin pour honorer la mémoire du feu Bernadin Cardinal Gantin, le Docteur Célestin Gantin, jeune frère du Cardinal, retrace quelques pans de l’histoire de cette cité-palais (Zagnanado), qui confirment la description faite plus haut :
…Gantin, notre grand-père, né au milieu du 19e siècle, a vécu à Zagnanado où il est né. Zagnanado, localité située à une journée de marche d’Abomey est un poste militaire avancé pour le roi, une base stratégique pour aller affronter l’ennemi à Kétou et à Abéokouta.
Le quartier Hongbodji de Zagnanado où réside actuellement la collectivité Gantin et où se trouve la maison de notre papa a abrité le Palais d’été du roi d’Abomey. C’était là qu’avait résidé notre arrière-grand-père Migan Hagla avec son fils Gantin.
La mission catholique où nous nous trouvons actuellement y compris le cimetière, faisait partie du domaine du Roi. C’était un campement qui abritait ses soldats d’un côté et les amazones de l’autre.
Alors que notre grand-père Gantin a été inhumé à Tindji Assanlin, notre papa, Henri Gantin a décidé, lui, d’être inhumé dans notre cimetière ici à Zagnanado où il est né, a grandi et a été scolarisé à l’école catholique. Ce rappel généalogique me semblait indispensable pour comprendre comment le Cardinal et sa famille, originaires de Tindji Assanlin au départ, sont devenus des ressortissants de Zagnanado. Ils restent viscéralement attachés à Zagnanado (La Croix du Bénin, n°946, 2008, p.10).
Cet éloquent témoignage porté par un arrière-petit-fils du Migan Hagla, venu de Tindji- Assanlin et installé à Hongbodji par Glèlè, se passe de tout commentaire.

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Zagnanado “déshistorisée” et Ahouankpontin ensevelie ?

Le Honmè de Dada Glèlè a été choisi en 1895 par le colonisateur français pour y installer la résidence de la nouvelle autorité locale, le Commandant du cercle de Zagnanado (1895-1933) et le Chef de la Subdivision quand Zagnanado-Agonlin devint une subdivision d’Abomey à la suite de la réduction du nombre de cercles au Dahomey, de treize à huit en 1934, en raison de contraintes budgétaires dues à la crise économique de 1929. Après l’indépendance du Dahomey jusqu’aux premières élections communales et municipales de 2002-2003, la résidence des Sous-préfets de Zagnanado était toujours le bâtiment colonial construit sur ou à côté de l’emplacement du Honmè, au sein de l’espace palatial. La restructuration urbaine entreprise au lendemain de la conférence des forces vives de la nation de février 1990 dans l’enceinte de cet espace palatial aboutit à l’érection de nouveaux bâtiments pour abriter les services administratifs du nouvel hôtel de ville et à l’abandon du bâtiment-résidence colonial. Celui-ci, désormais inhabité, abandonné et envahi par la végétation prit feu le 25 janvier 2020. En quelques minutes, toute la toiture de ce logement historique fut réduite en cendres, avant l’arrivée précipitée des populations de Zagnanado alertées et ahuries devant le sinistre; elles qui avaient déjà interdit, une première fois, au maire précédent (juin 2008-juillet 2011) la marchandisation de ce lieu de mémoire. Comme si cela ne suffisait pas, ce processus de “déshistorisation” de la ville-martyr de Zagnanado en cours depuis l’indépendance du Dahomey, fut accéléré par la chute, le mardi 2 juin 2020, du fromager multi centenaire, planté de façon prémonitoire par Ghézo dans le Ahimin (marché), séparant Honmè de Hongbodji.
Que reste-t-il aujourd’hui des attributs de Zagnanado, chef-lieu de tout Agonlin de 1858 à 1978 ? Presque rien, hélas !
Les grandes murailles qui ceinturaient l’espace palatial ont disparu du fait des intempéries et actions anthropiques des différents Sous-Préfets et Maires qui, comme le colonisateur français, voulaient signifier aux populations, par cette prise de possession du même espace que les rois d’Abomey, qu’ils incarnent désormais l’Autorité à respecter par transfèrement de l’obéissance inspirée par l’ancienne royauté.
Quant au sort d’Ahouankpontin, il serait plus heureux ! Mais là aussi, les hautes murailles (5 mètres de haut et un mètre environ d’épaisseur) ceinturant entièrement cette caserne ont été graduellement démolies et ensevelies sous le “tout-béton” de la clôture de la mission catholique Saint Benoît de Zagnanado, du cimetière et de l’habitat des Religieuses. Ces installations dans l’enceinte d’Ahouankpontin, espace clôturé de plus de huit hectares, décalées dans le temps, ont été légalement autorisées, respectivement par le premier Lieutenant-Gouverneur civil du Dahomey, Victor Ballot en 1895, et par l’Archevêque de Cotonou, Monseigneur Bernadin Gantin en 1961 (Paroisse de Zagnanado, Centenaire de l’arrivée des missionnaires au pays Agonlin : 1895-1995. pp.13 et 40).
L’immense utilité multidimensionnelle de ces institutions publique et religieuse qui ont supplanté Abomey Ésodofi et Ahouankpontin de Zagnanado est telle qu’il ne vient à l’esprit de personne d’oser regretter les murailles ensevelies et d’autres atteintes à l’intégrité physique du passé de cette localité.
Pourtant, il importe que l’histoire d’Agonlin, la vraie, liée à celle du Danxomè voire d’Oyo, soit connue de la jeunesse béninoise, notamment celle d’Agonlin, au moyen des lieux de mémoires à sauvegarder, à préserver ou à ériger pour la matérialisation et l’immortalité dans le paysage actuel des grands marqueurs de l’histoire d’Agonlin.

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Professeur Dossa Sébastien SOTINDJO