Activités génératrices de revenus dans la commune de Dangbo : A Tovè, le sable fait le bonheur des femmes

Par Josué F. MEHOUENOU,

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En l’absence d’activités économiques et avec les difficultés à trouver un travail décent, les femmes du village de Tovè dans la commune de Dangbo trouvent leur bonheur dans le ramassage de sable. Grâce à cette activité, elles parviennent à faire face à certaines de leurs obligations quotidiennes, mais à quel prix !

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Sur la cinquantaine de femmes à l’œuvre ce jeudi après-midi, sous un soleil de plomb, une retient particulièrement l’attention. A 25 ans, Simone Mètondji est enceinte de son troisième enfant. Déjà six mois de grossesse, mais la future mère, revêtue d’une longue robe, assure depuis 9 heures où elle s’est mise à l’œuvre sa septième heure de travail de la journée. Cuvette sur la tête, comme les autres femmes, elle fait la navette entre la berge lagunaire et les camions de sable. Ces femmes doivent vider les barques de sable rapporté de la lagune par les hommes en vue de leur chargement dans les camions en direction de Porto-Novo. Ce travail, Simone, déscolarisée depuis le cours primaire et mariée, à peine pubère, à un pêcheur, l’exerce depuis bientôt quatre ans. « Je ne peux pas vraiment dire que c’est un travail. C’est la seule issue qui s’offre à moi pour que ma famille tienne. Depuis que le lac s’est complètement appauvri, mon mari a du mal à tenir ». Simone n’a pas le temps de s’apitoyer sur son propre sort. Pas le temps non plus pour « des interviews qui ne lui rapportent rien ».
A Gbonlonnou au bord de l’eau, seul le travail est primé. Chacune des ramasseuses de sable est payée à la hauteur de son effort. Simone en est consciente et en cette période où la scolarité de son aîné attend d’être payée, la jeune dame enchaîne les navettes pour s’en sortir avec le sourire à la fin de la journée. Elle n’est d’ailleurs pas la seule. Toutes les autres femmes s’appliquent ardemment. Le travail se fait à chaîne. Une fois que les hommes sont allés au fond de l’eau ramasser le sable lagunaire pendant de longues heures, ils conduisent les barques au bord de l’eau et laissent les femmes prendre le relais. Cuvettes sur la tête, ces dernières vident les barques en faisant de grands tas que d’autres jeunes envoient dans les camions.

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De véritables amazones

On pourrait dire sans aucune exagération que ces femmes sont de véritables amazones.
Rien ne semble les arrêter dans leur élan et détermination à œuvrer pour tenir dans leur bourse à la fin de la journée, de quoi nourrir leurs familles, le temps de revenir le surlendemain se jeter à l’eau. Si ailleurs, on en croise avec des pagnes bien noués, foulards et autres accessoires valorisant la beauté au point, à Gbonlonnou,
au bord de l’eau, le seul maquillage perceptible est le visage ruisselant de sueur de ces femmes. Et comme elles s’imposent une bravoure d’homme, toutes sont en pantalon ou en longues culottes. Féminité sacrifiée pour une débauche d’énergie qui frise celle des amazones sur les terrains de guerre.
Pourtant, au bord de cette eau calme et transparente, des hommes observent au quotidien le spectacle de ces femmes sans mot dire. Oscar, conducteur de taxi-moto depuis cinq ans, a vu certaines d’entre elles s’installer sur le site. Il y a travaillé aussi pendant quelques années avant de tourner casaque. « J’ai été ramasseur sur ce site. Le travail est harassant. J’y étais, juste le temps de chercher l’argent pour acheter ma moto et me reconvertir », confie, souriant, le jeune homme père de quatre enfants. « Mon épouse aussi y a fait un tour, mais elle n’a pu tenir que quelques jours. Il faut avoir assez d’énergie pour le faire », témoigne Oscar. Entre deux courses, ou à ses heures perdues, Oscar vient tenir compagnie à ses femmes. « Le but de notre présence (les conducteurs de taxi motos) ici n’est pas de les distraire, mais de les soutenir et de leur tenir compagnie », laisse-t-il entendre. Pour les y aider, de petites blagues, des émissions interactives suivies à la radio et commentées ensemble, des récits et enseignements sur la vie de couple viennent ponctuer les échanges, afin de permettre aux femmes de supporter le lourd fardeau du sable avec plus de gaieté.
Mais cette ambiance est loin de faire oublier aux femmes leur calvaire. Depuis 13 ans que son mari est décédé, Marguerite Simènou, contrainte d’élever seule ses sept enfants n’a eu pour salut que le sable de Gbonlonnou. A l’arrivée, le compte est bon pour elle. Elle est l’une des rares ramasseuses de sable à être au poste tous les jours. Situation oblige, dit-elle dans un français approximatif. Pour les besoins de ses six gosses dont un est passé de vie à trépas, la jeune dame de 35 ans s’est rabattue sur les pelles et bassines au bord de l’eau. « Fort heureusement, mes enfants ont su combler mes peines en réussissant pour la plupart », se console-t-elle. Seuls les deux derniers continuent d’aller à l’école. Les trois premiers ont fini leur apprentissage, et sa fille venue en cinquième position est revendeuse au marché. « Je ramasse le sable ici depuis que mon mari est décédé. Je souffrais trop pour faire face aux besoins de mes enfants, mais grâce à ce travail, j’ai pu faire quelque chose pour eux », se satisfait-elle.

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Trop d’efforts pour du pécule

A voir les femmes à l’œuvre à Gbonlonnou, on pourrait saluer leur détermination, cette débauche d’énergie qui les fait suer durant huit à neuf heures par jour autour du sable pour y trouver de quoi nourrir leurs familles ou à défaut appuyer leurs maris dans la prise en charge du ménage. Mais tout cela n’est qu’illusion. L’effort de ces amazones du sable cache une rémunération qui dépasse l’entendement.
« Notre effort n’est pas rémunéré à sa juste valeur. Nous venons au bord de l’eau entre neuf heures et dix heures pour en repartir parfois à 20 heures. A chaque jour suffit sa peine. Notre revenu journalier dépend de la manière dont les hommes ont extrait le sable. Il varie de 1500 F à 2500 F les jours de grâce. La dureté du travail oblige certaines à s’y rendre tous les trois jours. Tous les soirs, nous sommes obligés de prendre des cachets. Nous sommes là, faute du mieux ». Jeannette Tonou décharge les barques de sable sur cette berge depuis plus de huit ans, selon son récit. A force de lancer la pelle plusieurs heures par jour, cette mère de famille, la quarantaine, a fini par faire développer ses muscles pectoraux.
« J’ai envie de me décharger du fardeau du sable, mais je ne peux pas. 1000 F, 1500 F, 2000 F
à la fin de la journée pour rentrer. C’est tout ce que nous gagnons. C’est un travail qui nous épuise et qui nous affaiblit. Mais avons-nous le choix ? », s’interroge Vidéhou Codjo, la cinquantaine. Le ramassage du sable au large des eaux est tout sauf un exercice aisé, assure-t-elle. Pour la cinquantaine de femmes à l’œuvre sur ce site, le ramassage du sable est une solution passagère, mais finalement, elle dure bien longtemps. Certaines parmi elles, venues exercer cette activité provisoirement, le temps de trouver meilleure corde à leur arc, finissent par s’y éterniser. Sauf que toutes ne désespèrent pas. Certaines y croient et entendent abandonner ce travail harassant qui leur arrache au quotidien force et vie. Vidéhou Codjo y croit. « Nous savons faire le commerce. Si nous trouvons du financement, nous allons nous y mettre », indique-t-elle. Ce qui épuise cette mère de famille, ce n’est plus seulement l’énergie que nécessite le remplissage des camions de sable, mais son mental de plus en plus faible à tenir face à une activité aussi harassante. « Venir passer sa semaine loin de la famille pour ne rentrer que samedi et voir ses enfants, ce n’est pas une partie de plaisir », lâche-t-elle. « Mais nous sommes obligées », se résigne-t-elle, détournant son regard, les yeux larmoyants, pour les plonger à nouveau dans la grande barque de sable lagunaire qui n’attend qu’à être vidée.