A la découverte d’un talent artistique :Emo de Medeiros entre arts, spiritualité et «contexture»

Par Josué F. MEHOUENOU,

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Le Bénin regorge de talents aux quatre coins du monde qui se laissent découvrir à petits coups. Très peu connu sur sa terre natale, mais faisant la pluie et le beau temps en Europe et en Amérique surtout, épatant de par son art, Emo de Medeiros est actuellement en séjour à Cotonou. Une aubaine qui permet d’en savoir un peu plus sur ses réalisations.

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Le travail artistique d’Emo de Medeiros part des œuvres les plus simplistes, parcourt des réalisations gigantesques qui impliquent au besoin d’autres formes d’expression artistique tout en surfant fortement sur la spiritualité. Celle-ci occupe d’ailleurs une place de choix dans son travail et la perception de l’artiste lui-même sur ce sujet est sans équivoque. Pour lui, «l’art et la spiritualité constituent la même chose » et il ne servirait à rien de dissocier l’un de l’autre. Encore que, soutient-il, chaque œuvre artistique est l’expression, non pas d’une quelconque religion, mais de la spiritualité prise au vrai sens.Autant le discours de Emo de Medeiros sur la spiritualité séduit, autant son travail épate par l’originalité qui l’entoure.

Même si l’artiste lui-même ne l’évoque pas, on peut en premier lieu ranger sa pluridisciplinarité sur son origine (métis né d’un père béninois et d’une mère française), et ensuite à la variété de sa formation. Emo de Medeiros vit actuellement et travaille à Paris et à Cotonou. Mais il a grandi à Cotonou, avant de s’envoler à Paris, Boston et New-York et est passé par différents instituts et centres. Son œuvre «Saint WaHo, priez pour nous», réalisée en 2012, à qui il est «hautement recommandé de faire une petite offrande, même silencieuse, pour accroître sa chance de manière générale, même si l’on n’a pas en tête de souhait précis», n’en est pas moins une illustration. Cette œuvre assemble à elle toute seule du bois, des boîtes métalliques, des ailes de geai, un smartphone, une image numérique, deux fichiers audio, deux assiettes en métal, deux poids d’haltère et est dressée sur 185 × 40 × 40 cm. «Saint WaHo» peut être aussi détaché de sa colonne inférieure pour les processions et lorsqu’on flashe le QR code avec son électro-extension, ou appelle directement le numéro de Saint WaHo, la voix d’Andy Warhol (souvent distrait) transite par l’œuvre et le vœu peut être fait.

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Le «pape» de la contexture

Tout en concédant à la «contexture», son explication à la base, c’est-à-dire «un ensemble considéré sous l’angle des interrelations ou des interconnections entre ses éléments constitutifs», Emo comme on l’appelle, a trouvé à ce mot, un autre sens qui n’est pas pour autant similaire, partant du principe de la contexture d’un roman, d’une symphonie, d’une fresque…
«Dans mon travail, contexturer représente ce processus dynamique, conceptuel autant que plastique, qui consiste à mobiliser des textures, matérielles ou abstraites, qui vont par exemple de l’urbanité contemporaine (comme tissu de symboles, de signes, de pratiques, de traces) à l’acier usiné et peint comme texture physique, en passant par la musique électronique, la notion de transcendance ou bien encore la figure de l’artiste comme antipersona», soutient l’artiste.
Pour lui en effet, «une contexture implique et autorise d’infinies recontexturations. Elles consistent à transgresser les limites culturelles, esthétiques, technologiques, historiques, géographiques et sociales qui séparent d’ordinaire la production et la diffusion des images, des sons, des objets ou autres artefacts, de provenances, d’époques et d’usages divers». Ceux-ci, poursuit-il, «font l’objet de remixages, de métissages, de bricolages et/ou de randomisations audiovisuelles et plastiques, donnant lieu à des œuvres qui se déclinent spatialement sous forme de séries cooptatives».
S’agissant des éléments constitutifs de cette innovation tout à son actif, Emo explique qu’elle est régie par trois processus moteurs. Primo, celui d’une rythmique, ou périodicité efficiente, qui induit des effets de réactivation, de recyclage, de réitération, de récurrence et/ou de ritournelle dans l’agencement des textures au sein des œuvres ou entre elles, dans leur contexte de création puis de démonstration. Secundo, il y a l’improvisation, déterminant la part d’indéterminé nécessaire à tout artefact, ou œuvre d’art et enfin la participation collective, que ce soit celle induite par la collaboration avec des artisans dans la fabrication des œuvres, ou celle dérivée du dispositif de l’exposition ou de l’installation qui permet de faire l’expérience des artefacts. Pour faire plus simple, l’artiste fait observer qu’il compose ses œuvres «concrètement et au sens large, à partir de textures» et qu’en tant qu’élément, celle-ci va du tissu ou du pixel au texte. Puis, en tant que notion, «elle traverse le matériel et le mental, et inscrit dans le même continuum le matériau et le concept».

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Forte dose de spiritualité

Chaque réalisation d’Emo est abritée par une certaine spiritualité, pourrait-on dire. Avec «Saint Y’Kono» par exemple, il enseigne que «les pensées sont à la conscience ce que les oiseaux sont au ciel» et que les sentiments sont à l’âme ce que les nuages sont à l’orage. Cette double réalisation (Saint Y’Kono et Sainte Y’Kona) sont, selon ses propres mots, des «inducteurs d’illumination instantanée». Ce que Emo appelle par exemple la victoire d’aujourd’hui contre le vous-même d’hier est matérialisé par «Mempo». Cette série d’œuvres emprunte son nom aux masques traditionnels japonais portés par les samouraïs au combat. Ils sont tous composés d’un masque reproduisant le casque d’Iron Man, le héros de bande dessinée Marvel, recouvert de plumes, derrière lequel passent des films réalisés à partir de fragments de journaux vidéo, de moments critiques, et de citations issues du Traité des cinq roues de Miyamoto Musashi. «Chacun des Mempo est en outre lié à un ange protecteur.
Pour réussir cette innovation qu’il s’impose et pour mieux impacter le public, Emo travaille sur de nombreux média, dont la vidéo, la performance, la musique électronique, les fétiches, les sèmes irréguliers, les appels téléphoniques, les QR codes, la photographie, les installations performatives, les écrans embarqués, ou encore les cornes de taureau.
Ce qui lui permet de se distinguer des autres artistes de sa trempe et lui a valu au 58è salon de Montrouge en 2013 et au Palais de Tokyo l’année dernière, l’admiration de nombreux collectionneurs et amateurs d’art. Malgré tout, Emo garde la tête froide sur ses épaules. Sa modestie franchit bien souvent les frontières de la timidité, lorsque face au public, il préfère se cacher derrière de grosses lunettes pour échapper au regard du public. Ce qui importe, ce n’est point l’artiste tout court, mais son art, rit-il.

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Un touche à tout !

L’observation de certaines réalisations d’Emo de Medeiros laisse entrevoir un travail de récupération. C’est le cas par exemple avec «Radio Vodun», une sculpture qui incorpore un smartphone et diffusant aléatoirement des citations tirées du Yi-King (ou Livre des Mutations, le manuel de divination chinois) et des extraits brefs de morceaux percussifs électroniques, ou encore «Série Helmets», composée d’œuvres diverses, de fragments d’armures comportant, «Série toiles de métal», constituée de contenants industriels dont les dimensions et l’iconographie sont dédiés aux «ferventiers» du Bénin. Pendant que le néophyte y voit de la récupération, le professionnel des arts lui verra des œuvres d’une autre nature, pendant que Emo lui-même comme à ses habitudes, fait parler une série d’éléments tout aussi disparates.
La diversité artistique d’Emo lui fait réaliser également des toiles de métal avec pour particularité d’y faire véhiculer deux messages distincts. Le premier, c’est celui exposé à la vue de tous, tandis que l’envers comporte un autre, souvent plus important, propriété exclusive du collectionneur ou du détenteur de l’œuvre. Ses photographies, collections de la vie aux quatre coins du monde et ses dessins numériques, réalisés dernièrement sur les taxi-moto «Zémidjan» constituent aussi des attractions, sinon un autre pan des réalisations de ce jeune artiste au talent avéré, dont le travail, encore peu connu du public local, est néanmoins d’un grand intérêt.