Le refus du chef de l’Etat d’aller au référendum pour amender la Constitution est bien apprécié par des femmes politiques. Beaucoup trouvent en cette décision une opportunité qui permettra aux femmes de reculer pour mieux sauter. C’est l’avis d’Omédine Koukoui, maître de conférences Cames, enseignante chercheur à l’Université des Sciences, Technologies, Ingénieries et Mathématiques d’Abomey et membre de la Ligue des femmes de l’Union fait la Nation (Lfun). Dans cette interview, elle évalue le parcours de la femme, après 58 ans d’indépendance au Bénin.

La Nation : Dans son message à la nation à la veille du 58e anniversaire de l’indépendance, le chef de l’Etat a annoncé le report sine die du projet de la révision de la Constitution. Que vous inspire cette décision ?

Dr Omédine Koukoui : Je trouve que le report de la révision de la Constitution par le chef de l’Etat est une décision sage. Il est vrai que les amendements à faire sont très importants et positifs mais d’un autre côté, cela ne représente pas une priorité face aux défis du moment. Le chef de l’Etat l’a dit et je suis d’avis que les Béninois sont plutôt préoccupés par l’amélioration de leurs conditions de vie.

Les femmes étaient pourtant bien loties dans ce projet. Etes-vous déçue ?

L’un des quatre amendements de la Constitution prévoit une amélioration de la représentativité des femmes au Parlement amenant à 17 % au moins le nombre de femmes députées à l’Assemblée nationale. Je ne pense pas que les femmes soient suffisamment loties par cette loi parce que je considère que les femmes méritent mieux. Je ne suis donc pas déçue parce que je pense que ce report de la révision de la Constitution permettra d’ouvrir un vrai débat sur la représentativité des femmes dans les sphères politiques et va inciter les femmes à mieux s’organiser et revendiquer plus.

Combien de temps encore la Loi fondamentale résistera-t-ell aux assauts politiques, selon vous ?

La Constitution est prise en otage par les politiciens. Nous avons une loi, vieille de 28 ans qu’on ne peut pas toucher sans qu’il y ait soupçon de piège même quand tout semble bien évident. C’est vraiment dommage que le Bénin soit encore à ce stade. Je déplore que les gens ne pensent qu’à leurs propres intérêts au détriment de l’intérêt de toute la nation. La révision de la Constitution est devenue une guerre entre camps où il faut faire échouer l’autre juste pour lui montrer qu’on est plus fort. C’est dommage ! Nous faisons du sur place depuis plusieurs années parce que la politique politicienne a pris toute la place. Il faudra à un moment donné, penser au développement du pays et des lois pouvant l’accompagner dans ce sens. Personnellement, je suis pessimiste à l’idée d’un consensus et je pense qu’on finira par aller à un référendum pour que le peuple tranche.

Le Bénin vient de célébrer ses 58 ans d’indépendance. Quelles appréciations faites-vous du rôle et de la place de la femme après ce parcours ?

Je peux affirmer globalement qu’il y a une amélioration par rapport au rôle et à la place de la femme dans la société. Beaucoup de femmes ont pu se scolariser et ont obtenu de grands diplômes. Les femmes sont présentes dans toutes les catégories professionnelles et nous ne pouvons que nous en réjouir. Mais cela ne suffit pas. Des efforts restent à faire par rapport à la scolarisation des filles et l’autonomisation de la femme.
Il faut souligner que la question de la représentativité des femmes reste entière. Nous avons toujours déploré leur faible pourcentage dans les sphères de décisions et cela depuis des années sans qu’il y ait d’aucune amélioration. La barre de 10% de femmes élues n’est pas encore atteinte, que ce soit pour les élections législatives, que pour les communales alors que les femmes représentent plus de 50% de la population. Les femmes peuvent et doivent être mieux représentées parce qu’elles sont plus à l’écoute de la jeunesse et des couches vulnérables de la société.

Est-ce à dire qu’après 58 ans d’indépendance, l’on ne peut vanter aucun mérite dans leurs rangs ?

Je loue la bravoure et la ténacité de celles qui ont pu émerger et se faire entendre, malgré le poids de la tradition et la perception de la femme au Bénin. Il s’agit, entre autres, de Mme Marina Massougbodji, Mme Rose-Marie Vieyra Soglo, Me Marie-Elise Gbèdo, Mme Célestine Zanou et feues Rafiatou Karimou, Conceptia Ouinsou, Grâce d’Almeida Adamon, sans oublier toutes celles qui luttent dans les associations en faveur de l’amélioration des conditions de la femme.
Mais je préfère surtout m’attarder sur les faiblesses. Elles tiennent au manque de confiance et de solidarité féminine. Le manque de confiance s’observe à plusieurs niveaux. D’abord des hommes qui entrevoient la femme comme un être inférieur très utile pour les tâches ménagères mais incapable de prendre des décisions importantes.
Cela s’observe également dans le rang des femmes elles-mêmes qui n’ont pas assez confiance en elles-mêmes et ne se sentent pas capables d’assumer certaines responsabilités puisque la femme est toujours confinée dans les seconds rôles. Du coup, elles n’ont pas confiance en une autre femme qui sort du lot et qui a l’audace de se présenter pour occuper des postes de responsabilité. Celles qui arrivent à émerger sont malheureusement considérées à tort comme des insoumises, des rebelles, des infidèles. Le manque de solidarité féminine est un fait que nous déplorons beaucoup. Les femmes ne se soutiennent pas. C’est une grande faiblesse qu’elles doivent corriger. Voyez comment les candidates aux élections sont traitées par leurs sœurs. Les femmes doivent prendre conscience de ces paramètres et vite les corriger pour leur propre bonheur.

Le souhait de voir plus de femmes dans les sphères décisionnelles ne semble pas pouvoir se concrétiser de si tôt. A quel niveau situer les responsabilités ?

Les femmes sont représentées dans toutes les catégories socio-professionnelles. Cependant, elles continuent de subir le poids de la tradition qui les oblige à répondre aux obligations familiales au détriment de leurs contraintes professionnelles, sans aucune aide de leurs époux que la plupart des communautés considèrent comme les chefs de famille et qu’elles doivent servir plus que tout. De ce fait, elles ne sont plus disponibles pour la politique. Au nom de cette même tradition, la femme est perçue comme inférieure à l’homme qui ne lui laisse que les seconds rôles. La plupart des hommes dans notre société supportent mal recevoir des ordres d’une femme. Autant de considérations qui expliquent la très faible représentativité des femmes dans les sphères décisionnelles.

Que faire pour corriger cette situation ?

Je pense qu’il faudra instaurer une discrimination positive par rapport à la représentativité des femmes. Sans cela, il y aura toujours moins de femmes inscrites sur les listes électorales. Plusieurs pays dont le Rwanda, le Sénégal ont dû imposer un quota de femmes sur les listes électorales en vue de l’amélioration de la représentativité des femmes. Le Bénin gagnerait à aller à leur école.
Il est fondamental que les femmes cultivent la confiance en soi et comprennent qu’elles sont capables de diriger. C’est en cela que des formations sur le leadership féminin sont indispensables. Il faut aussi et surtout susciter la solidarité féminine. Les femmes doivent soutenir la candidature de leurs sœurs, pour permettre à nos enfants d’avoir des modèles de femmes leaders. Cela contribuera à changer la perception de la femme et de la société. Nous avons besoin d’évoluer et de laisser derrière nous cette tradition qui limite les femmes. Elles ont tant à donner pour le développement de la nation.

Propos recueillis par
Maryse ASSOGBADJO

Évaluer cet élément
(0 Votes)
Lu 4753 fois