Effet de mode ou phénomène de société, la dépigmentation est une pratique en vogue au Bénin depuis des décennies. Des produits dépigmentants inondent nos marchés, hommes et femmes de tous âges et de toutes conditions s’y approvisionnent dans le but de rendre leur peau plus claire sans se soucier des effets dévastateurs d’une telle pratique sur la santé.

Depuis plusieurs années, des voix n’ont cessé de s’élever pour dénoncer la dépigmentation et ses ravages dans notre société. Pourtant, le phénomène est toujours en vogue dans nos villes et campagnes et prend même de l’ampleur. Femmes et hommes, adolescents ou adultes, cadres de haut niveau et analphabètes, bref, des hommes et femmes de toutes catégories s’y adonnent, même si on constate une nette prédominance féminine. Ils se distinguent dans la société par la peau artificiellement blanchie ou à deux ou plusieurs tons sans aucune commune mesure avec une peau naturellement claire ou métissée.
La nécessité d’entretenir, de protéger et d’embellir la peau, de prendre soin de son corps a toujours été une priorité pour les femmes du monde entier. Plusieurs produits naturels et artificiels sont dès lors mis à contribution pour révéler sa beauté. Dans une étude réalisée en 2012 au Bénin dans le cadre de sa thèse de doctorat en médecine sur
« Les pratiques cosmétiques à Cotonou au Bénin », Solété Lionel Sogbossi rappelle que « Cette cosmétologie, au cours des temps anciens, était limitée en Afrique à des produits ou matières premières issues des plantes naturelles comme le henné, le beurre de karité, le kaolin, l’argile, le miel, l’aloès, le sel nordique, etc. ». Dans le lot des produits utilisés de nos jours pour révéler la beauté figurent des produits dépigmentants, c’est-à-dire visant à éclaircir la peau.
Dépigmentation, décapage ou blanchiment de la peau est une pratique assez courante surtout dans les villes du Bénin. Selon le docteur Franck Olivier Yédomon, médecin dermatologue vénérologue, « La dépigmentation est l’ensemble des procédés visant à obtenir un éclaircissement de la peau dans un but cosmétique ». Au vu des ravages qu’induit ce phénomène et de son ampleur, il est devenu une préoccupation pour les professionnels de la santé. « C’est un véritable problème de santé publique en Afrique sub-saharienne, depuis le Sénégal jusqu’en Afrique du Sud, les gens se dépigmentent. Il n’y a que les pays de l’Afrique de l’Est, tels que le Rwanda, le Kenya, le Burundi qui sont un peu épargnés », souligne Dr Yédomon.

Séduire comme principale motivation

Les motivations varient d’un individu à un autre mais dans la majorité des cas, c’est dans le but de plaire au partenaire ou de se faire remarquer en vue de dénicher un partenaire. Selon le dermatologue, le désir de séduire, la crise d’identité culturelle, le conformisme vis-à-vis des canons de beauté et l’ignorance sont à la base de cette pratique.
Plusieurs facteurs favorisent la persistance, voire le développement du phénomène au Bénin et en Afrique. Il y a d’abord la mise sur le marché à prix accessibles, de quantités importantes et variées de produits dépigmentants. Ensuite, la publicité tapageuse dans les médias et ciblant particulièrement les femmes est de nature à inciter à l’utilisation desdits produits. De la même manière, les stéréotypes de femmes à la télévision (artistes, miss, mannequins, femmes dans les publicités) mettent en avant la femme à peau claire comme si c’était la référence. Des exemples de personnages africains à la peau ébène sont très rares dans les médias, surtout lorsqu’il s’agit de mettre en avant la beauté africaine.
Dr Sogbossi rapporte dans son étude que l’âge de début d’utilisation des produits cosmétiques se situe entre 16 et 20 ans aussi bien chez les patients de sexe masculin que chez ceux de sexe féminin. Au nombre desdits produits cosmétiques figurent des produits à effet dépigmentant. Les produits utilisés sont souvent des substances variées présentes dans l’environnement du patient d’origine naturelle ou chimique. Ce sont par exemple des acides, du sable, du ciment, des désinfectants, des végétaux ou des produits chimiques comportant des corticoïdes, de l’hydroquinone ou du mercure. Les marchés constituent l’essentiel des sources d’approvisionnement des produits cosmétiques les plus utilisés par les patients ciblés par l’étude aussi bien pour les produits cosmétiques modernes que ceux traditionnels. Il faut signaler que les pharmacies qui sont a priori des structures de promotion de la santé, sont également des lieux d’approvisionnement en produits dépigmentants. « Bien que les produits cosmétiques aient des liens très étroits avec les médicaments et peuvent présenter pour les consommateurs les mêmes risques que ces derniers, aucune disposition législative ni réglementaire n’encadre leur consommation dans les Etats membres de l’Uemoa jusqu’en 2012 », se désole Dr Sogbossi.

Des conséquences désastreuses

Rendre la peau claire n’est pas sans conséquence. Certains effets de la dépigmentation sont assez visibles dans notre société. Ainsi, il n’est pas rare de voir des hommes et des femmes à la peau multicolore, surtout au visage et au niveau des doigts et des orteils, le reste des imperfections étant camouflé sous les vêtements. « Il y a beaucoup de complications qui font que la dépigmentation est devenue un problème de santé publique, car ses complications revisitent toutes les maladies de la peau », soutient le Dr Yédomon. Il s’agit, entre autres, des complications infectieuses et non infectieuses. S’agissant des complications infectieuses, il cite les champignons de plusieurs espèces, les acnés, les vergetures, les intertrigos, les teignes, les candidoses. Ces champignons et dartres apparaissent parce que les produits chimiques utilisés détruisent la flore commensale qu’il y a au niveau de la peau, c’est-à-dire les microbes qui doivent normalement protéger la peau contre les champignons. Il y a également des complications parasitaires telles que la gale. Le problème est que ces personnes vont commencer à se gratter plus souvent et transmettre ça à leur partenaire, précise le dermatologue. Ces infections vont se multiplier parce que la peau n’est plus capable de se protéger. Il y a les complications bactériennes telles que les plaies qui ont du mal à cicatriser, les complications virales telles que l’herpès. Il y a enfin le vieillissement cutané précoce et les cancers cutanés.
Pour ce médecin spécialiste des maladies de la peau, les conséquences de la dépigmentation ne sont pas qu’esthétiques. Il y a des complications extra-dermatologiques ; ce sont l’hypertension artérielle, le diabète, la baisse de l’immunité, l’ulcère digestif et les troubles psychiques. A cela s’ajoutent les complications oculaires (cataracte et glaucome) et gynéco-obstétricales. Il faut souligner que les complications gynéco-obstétricales se traduisent entre autres par des métrorragies, un retard à la cicatrisation en cas de césarienne par exemple, une éclampsie, un faible poids de naissance, une insuffisance surrénale néo-natale, une intoxication au mercure, les risques de malformations chez les enfants nés de parents à la peau décapée. En ce qui concerne les conséquences psychosociales, elles sont relatives à la stigmatisation dont ces personnes sont parfois victimes, au caractère inesthétique de leur peau et à l’odeur désagréable qu’elles dégagent.

Des solutions pour éliminer les séquelles esthétiques

Que faire pour réduire l’impact de la dépigmentation dans le pays ? Si d’aucuns préconisent l’interdiction pure et simple de l’entrée des produits dépigmentants au Bénin comme c’est le cas dans certains pays, d’autres par contre trouvent dans une telle démarche un moyen de rendre le phénomène clandestin. En plus, l’impact d’une telle décision serait négatif pour l’économie nationale. Dr Yédomon rappelle que les pays qui ont fait cette option n’ont pas forcément atteint les résultats attendus. La solution, selon lui, réside dans la sensibilisation des populations et le suivi de ceux qui pratiquent déjà la dépigmentation afin de les amener à l’arrêter. Il faut en appeler à la responsabilité de certains hommes qui, sans se dépigmenter eux-mêmes, encouragent leurs partenaires à le faire. Professionnels de la santé, acteurs des médias et décideurs sont aussi appelés à jouer leur partition.
A en croire le Dr Yédomon, il est possible d’arrêter la dépigmentation. Il faut se faire suivre par un dermatologue. Pour ceux qui ont arrêté et qui sont aujourd’hui confrontés aux conséquences esthétiques, il y a également des solutions : « il y a des produits qu’on peut utiliser pour faire régénérer les cellules de la peau, en général la vitamine A, mais c’est forcément un dermatologue qui peut administrer ce traitement en fonction de la nature des séquelles parce que la vitamine A aussi a ses conséquences », assure le spécialiste.

Beauté en surface, puanteur en dessous

Elles se pavanent dans nos villes et campagnes, ces personnes à la peau décapée, fières de leur peau apparemment claire mais en dessous des habits et autres accoutrements, c’est la puanteur et autres imperfections qu’elles s’évertuent à cacher. Se dépigmenter est la nouvelle trouvaille pour certains hommes et femmes désireux de plaire à tout prix comme si la peau claire était synonyme de beauté. Ignorance ou choix délibéré de mettre sa santé à rude épreuve, la pratique de la dépigmentation traduit un certain état d’esprit : le refus d’acceptation de soi, de son identité de femme ou d’homme à la peau noire. Pour autant, faut-il agresser la peau au risque de l’exposer à toutes sortes de maladies ?
Comme toutes les autres parties du corps, la peau est un organe qui a un rôle à jouer, notamment, celui de protéger contre les agressions de tous genres. En choisissant délibérément de l’agresser avec des produits dépigmentants, les adeptes de la dépigmentation contribuent à la destruction de la mélanine et des autres substances, exposant du coup l’organisme à toutes sortes de bactéries et de parasites. Si certains y vont par ignorance, d’autres s’adonnent à la dépigmentation en toute connaissance de cause, l’essentiel étant d’avoir la peau claire. C’est dire que les nombreuses complications ou conséquences ne suffisent pas à les décourager, ni même l’odeur désagréable qu’elles dégagent. Quelle est cette beauté qu’on recherche à tout prix ? Une beauté puante qui repousse parfois ceux qui les côtoient.
Non satisfaites de l’existant, les industries cosmétiques continuent d’inonder nos marchés de nouveaux produits dépigmentants. Des pilules pour femme enceinte en vue d’accoucher de bébé de peau claire seraient la nouvelle tendance en vogue. Le comble, c’est quand des personnalités chargées en principe d’interdire cette pratique ou tout au moins de servir d’exemple à la grande masse s’y adonnent elles-mêmes. Certains, malgré leurs conditions sociales précaires, trouvent les moyens de s’acheter lesdits produits au point de développer une certaine addiction vis-à-vis du phénomène. Pourtant, assurent les spécialistes, il est possible d’arrêter et de préserver sa santé de tous ces risques. Avis donc aux adeptes de la dépigmentation.

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