La communauté internationale a célébré, dimanche 4 février dernier, la Journée mondiale contre le cancer. Les cancers figurent parmi les principales causes de morbidité et de mortalité dans le monde. Selon l’Organisation mondiale de la Santé (Oms), le nombre de nouveaux cas devrait augmenter de 70 % environ au cours des deux prochaines décennies. Que faut-il savoir face aux cancers ? Les facteurs de risque et les moyens de prévention ? Le docteur Serpos Dossou, médecin cancérologue, spécialisé en radiothérapie et promoteur du centre de cancérologie de Cotonou, nous en donne les explications.

La Nation : Qu’appelle-t-on cancer ?

Dr Serpos Dossou : Le cancer, contrairement à ce que tout le monde pense, ce n’est pas une maladie, c’est un groupe d’affections caractérisé par une prolifération anormale cellulaire échappant au mécanisme de régulation et détruisant le tissu dans lequel elle se développe, capable de dissémination dans l’organisme et susceptible de récidive après traitement. C’est pour vous dire qu’il y a plusieurs cancers. En fait, ce sont nos propres cellules qui commencent à se multiplier de façon anarchique et qui échappent au mécanisme de régulation normale.

Quels sont les types de cancers que nous avons ?

Le cancer peut toucher n’importe quel tissu. Donc vous pouvez avoir le cancer du sein, le cancer du col de l’utérus, le cancer de la prostate, le cancer des yeux, le cancer de la peau pour ne citer que ceux-là, sinon il y en a énormément. Nous, on les classe par groupes. On parle des cancers gynéco-mammaires, des cancers digestifs, des cancers ORL, des cancers pédiatriques, ainsi de suite.
Au Bénin, les plus fréquents chez les femmes, c’est le cancer du sein qui vient en première position, suivi du cancer du col. Chez les hommes c’est le cancer de la prostate qui vient en première position mais de façon globale, il y a les cancers digestifs. Selon les statistiques de Globocan 2012, on a environ 5000 nouveaux cas de cancer par an au Bénin et selon la dernière thèse que nous avons encadrée par rapport au cancer du sein, il y a environ 1000 nouveaux cas et 425 décès par an. Ces statistiques sont forcément sous-estimées parce que nous n’avons pas de grands registres qui répertorient tous les cancers. Nous avons un registre à Cotonou qui a démarré. Il faut l’aider et il faut des registres dans les autres villes pour qu’on puisse avoir un répertoire complet de tous les cancers que nous avons.

Quelles sont les causes du cancer ?

En cancérologie, on ne connaît pas beaucoup de causes ; nous parlons plutôt de facteurs de risque. Les rares cancers dont on connaît une partie de la cause sont par exemple le cancer du col de l’utérus où on sait que c’est le virus HPV (virus du papillome humain). Pour les autres cancers, on connaît les facteurs de risque. Pour le cas du cancer du poumon par exemple, le tabac est un facteur de risque. Pour le cancer du sein, l’obésité est un facteur de risque. On sait aussi que par rapport à ce cancer, les femmes qui allaitent font moins le cancer du sein ; celles qui font du sport font moins du cancer du sein. Dans les cancers digestifs et ORL, l’alcool et le tabac constituent des facteurs de risque. Il y a également des cancers professionnels : chez les menuisiers par exemple, la suie peut être source de cancer du poumon. Il y a l’amiante qui peut aussi être source de cancer de poumon chez ceux qui la manipulent.

Quelle est la part de la génétique dans la survenue d’un cancer ?

La génétique a un rôle très important à jouer et sur le plan héréditaire et sur le plan non héréditaire. Sur le plan héréditaire, nous savons que pour le cancer du sein par exemple, il y a 6 % de la population des femmes qui ont des mutations génétiques. La conséquence est que toutes les femmes de cette génération ou de cette famille sont susceptibles de développer un groupe de cancers comme le cancer du sein, le cancer des ovaires. C’est le cas de la famille de la célèbre artiste Angelina Jolie, qui a remarqué qu’elle avait une mutation génétique et qui a fait une mastectomie préventive, c’est-à-dire qu’elle s’est fait couper le sein pour ne pas avoir à développer le cancer.
Il y a des mutations qui ne sont pas génétiquement transmissibles. Il y a certaines mutations qui font que le même cancer peut être différent d’un individu à un autre. Ce qui fait que le traitement est différent, on est passé aujourd’hui au traitement à la carte.

Le vieillissement est-il aussi un facteur de risque ?

Oui, le vieillissement est un facteur de risque, car quand on vieillit, nos cellules se multiplient peu et il peut y avoir une fausse transcription lors de la division cellulaire et la cellule-fille n’est plus identique à la cellule-mère. Lors de cette fausse transcription, il n’est pas exclu qu’on ait des cellules mutées qui peuvent devenir des cellules cancéreuses et commencer à se multiplier anarchiquement.

Vous parliez de cancers pédiatriques, est-ce à dire que les enfants sont également exposés au cancer ?

Le cancer pédiatrique concerne les enfants. Les enfants ont des organismes en plein développement. Ainsi, on peut assister à une fausse multiplication de leurs cellules. Cette dernière conduit à une fausse cellule qui, si elle est cancéreuse, va continuer à se multiplier. La différence entre les cellules tumorales pédiatriques et celles de l’adulte est que les cellules cancéreuses chez les enfants répondent mieux au traitement que les adultes.

Quels sont les signes qui doivent nous alerter ?

Les symptômes de la maladie varient suivant chaque type de cancer. Pour le cancer du sein, la femme constate la présence de nodules dans le sein qui grossissent et qui font mal. Il devra s’en suivre une échographie mammaire ou une mammographie qui déterminera le besoin de pratiquer une biopsie du nodule, c’est-à-dire un prélèvement de ce nodule avec une aiguille fine afin de procéder à l’examen anatomopathologique. Pour le cancer du col, il est constaté des saignements en dehors de ceux des menstrues appelés métrorragies. Ces dernières peuvent être post-coïtales ou spontanées. Les métrorragies constatées chez les femmes déjà ménopausées sont des signes du cancer de l’endomètre. Chez l’homme, les difficultés mictionnelles (rétention aiguë d’urine) peuvent être des signes d’une infection, d’une hypertrophie de la prostate ou d’un cancer de la prostate avancé. D’autre part, une toux rebelle aux antibiotiques, qui n’est pas la conséquence d’une infection ou de la tuberculose, peut également faire penser à un cancer du poumon.

Une fois le cancer dépisté, comment la maladie est-elle prise en charge ?

La prise en charge du cancer est multidisciplinaire, c’est-à-dire qu’un seul cancérologue ne saurait affirmer qu’il sait traiter le cancer. La discipline cancérologie en elle-même comprend plusieurs spécialités. Donc nous avons : les chirurgiens cancérologues formés pour opérer les cancers, les oncologues médicaux chargés d’utiliser la drogue de chimiothérapie pour traiter les cancers, les oncologues radiothérapeutes chargés d’utiliser les rayons, les onco-hématologues formés pour traiter les cancers du sang comme les leucémies. Le traitement d’un cancer passe donc par la multidisciplinarité. Assez souvent, le patient ne va pas consulter en premier lieu un cancérologue mais un médecin généraliste ou un spécialiste. Ce dernier fait son diagnostic et le réfère au cancérologue.
En termes de traitement, nous en distinguons cinq groupes : le traitement chirurgical, le traitement médical, le traitement radiothérapeutique, le traitement par les thérapeutiques ciblés, le traitement par les hormones. Une bonne partie de ces traitements se fait au Bénin. Nous pouvons citer : la chirurgie carcinologique, la chimiothérapie, l’hormonothérapie, l’immunothérapie.

Quelles sont les chances de guérison lorsqu’on souffre d’un cancer ?

La guérison du malade dépend, dans un premier temps, du type de cancer, du stade du cancer et de la capacité de prise en charge. En cancérologie, on ne se permet pas de parler de guérison, car la définition en elle-même de la maladie notifie qu’elle est capable de récidive même après traitement, on parle plutôt de rémission. Il n’y a que quelques cancers qui sont guéris : par exemple les cancers du tissu ganglionnaire qui, grâce à la révolution de la radiothérapie et de la chimiothérapie, arrivent à être guéris. De même, les cancers embryonnaires comme les seminomes au stade primitif, arrivent aussi à être guéris. Dans le cas où le stade est précoce, on assiste à une longue rémission ; c’est pour ça que nous exhortons nos populations à consulter très tôt et à ne pas attendre que la maladie soit à un stade avancé.

Comment prévenir le cancer ?

La prévention des cancers passe par trois étapes. Nous avons la prévention primaire que constitue l’ensemble des actes à poser pour éviter le cancer. Elle se fait dans le cas des cancers dont on connaît les causes. Par exemple pour le cancer du col, il faut éviter que la patiente soit atteinte du virus de l’HPV. De ce fait, il faut vacciner nos filles à l’âge de puberté, avoir des rapports sexuels protégés tant qu’on ne connaît pas le statut sérologique de son partenaire. La prévention secondaire passe par le dépistage, on essaie ainsi de dépister les cancers qui peuvent être dépistés. Le dépistage du cancer du sein peut se faire par l’autopalpation une semaine après les menstrues et à l’aide d’une échographie, celui du cancer du col se fait par le frottis cervico-vaginal une fois par an puis une fois tous les deux ans. En Europe, les femmes ne souffrent plus du cancer du col parce qu’elles sont vaccinées. Pour le cancer de la prostate, il est conseillé à l’homme, à partir de cinquante ans, de doser son PSA (antigène spécifique de la prostate).

Votre mot de fin pour conclure cet entretien

Le cancer est une réalité pertinente dans notre pays et tue plus que le Sida, la tuberculose et le paludisme réunis. Nous exhortons une fois encore nos autorités à prendre la mesure du cancer même si nous n’ignorons pas que les priorités sont là mais la vie aussi en est une. Il faudrait qu’un jour, nous quittions l’adage « tumeur = tu meurs». Au Bénin, nous avons trois cancérologues et des médecins qui ont des compétences en cancérologie. C’est avec amertume que je vous dis que nous n’avons pas un service public de cancérologie, et chacun fait sa lutte comme il peut et l’autorité tarde peut-être à nous écouter. Le besoin est grand et il n’y a pas pire souffrance pour un spécialiste que de faire le décompte de ses décès à la fin de chaque mois parce qu’il est incapable d’offrir des soins à des malades qui en ont besoin. C’est dans l’optique de continuer ce combat sous une autre forme que nous avons ouvert le centre de cancérologie de Cotonou qui ne remplacera pas le centre public parce que ses capacités sont limitées. Nous espérons que l’Etat prendra la mesure des choses pour créer enfin un hôpital du cancer et un institut du cancer au Bénin.

 

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