Mal équipés, les éboueurs font leur travail dans des conditions difficiles et sans aucune mesure sécuritaire et sanitaire. Avec l’alcool, la cigarette et autres stupéfiants, ils se dopent pour faire face aux risques. Car, ce métier exige beaucoup d'efforts physiques et une grande capacité d’adaptation terrible.

Sans gants, sans bottes, ni cache-nez,  les éboueurs passent de maison en maison, chantonnant le long de leur trajet. Ils ramassent les ordures à la pelle ou à la main et les entassent dans les charrettes. Sous la pluie ou le soleil, Euloge Gbénou et Léopold Kpanou font leur travail quotidien. Rencontrés ce vendredi 21 juin 2019 du retour du point de regroupement du cinquième arrondissement de Cotonou situé au quartier
Missèbo, ils confessent leurs peines  dans ce job qui nécessite de gros efforts physiques et une grande  capacité d’adaptation terrible. « Beaucoup de choses nous manquent, nous nous sacrifions juste pour survivre » s’indigne Euloge Gbénou. Les éboueurs ramassent quotidiennement plusieurs tonnes de déchets. Ils évacuent les déchets de près d’une centaine de ménages par jour. «Il nous arrive de faire 100 à 200 ménages par jour », raconte en soupirant le sexagénaire Léopold Kpanou, cheveux grisonnants, qui ne quittera qu'à la fin de ses jours ce job. « Je ne fais que ça depuis 40 ans, seule la mort peut me faire quitter cet emploi », confie-t-il entendre. La seule gêne de cet éboueur au visage anxieux reste le temps de travail et la tâche journalière. « Les horaires de travail sont des plus contraignants; très tôt le matin mais le plus souvent tard dans la nuit », indique-t-il. Selon lui, un éboueur collecte chaque jour, en moyenne
10 000 kg de déchets répartis sur environ 100 maisons. A Cotonou comme dans les autres centres urbains du pays, les éboueurs se plaignent du manque d'effectif et de leurs salaires dérisoires. Ils  fustigent également les mauvaises conditions de travail.

Un revenu dérisoire

« Nous gagnons un salaire qui varie entre 20 000 et 45 000 F Cfa », se plaint Paul Djossou. A l’en croire, les éboueurs font ce travail sans grande rémunération, aucune mesure sécuritaire et sanitaire, malgré les risques. «Ce n’est pas assez pour faire face à nos besoins. Mais, à qui pourrions-nous nous plaindre ?», se lamente-t-il avant de poursuivre: « Si tu te plains, tu seras renvoyé ».  
Firmin Djossa est à son cinquième employeur en 10 ans d'exercice du métier. Il souligne que les dénonciations des mauvaises conditions de travail lui ont déjà valu des renvois. Selon lui,  la plupart des éboueurs sont en contact direct avec les déchets de tous genres et peuvent contracter des maladies. Et ils en sont bien conscients. «Nous savons qu’il nous faut porter des gants, des bottes, des imperméables, des cache-nez et autres pour nous protéger contre les accidents et maladies, mais nous faisons avec », déclare-t-il avec sourire résigné.
Au point de regroupement des déchets solides ménagers du 5e  arrondissement de Cotonou, Mathieu Ahlonsou, éboueur au quartier Missèbo, souligne que le revenu mensuel ne suffit pas pour aller à l’hôpital ni pour s’acheter son accoutrement de travail. Ses collègues et lui s’en remettent aux autorités pour les aider à exiger de leurs responsables un minimum de sécurité sociale. « Nous-mêmes, nous ne pouvons rien dire. On demande aux autorités de nous aider », ajoute-t-il. Agent d’une entreprise de collecte d’ordures depuis 2007, Mathieu Ahlonsou dit n’avoir jamais bénéficié d’une assurance maladies de sa structure. Le salaire de cet ancien déclarant en douane est passé en 12 ans de 35 000 F Cfa à 45 000 F Cfa. Les éboueurs de Cotonou  comme ceux des autres régions du pays ne disposent pas, pour la grande majorité, de contrat de travail. « Tu travailles et tu prends tes sous jusqu’au jour où tu es renvoyé », lâche Mathieu Ahlonsou désespéré. A l’en croire, en cas de blessures par des objets pointus contenus dans les ordures, ils sont livrés à eux-mêmes.

Se doper pour tenir !

Originaire de Houègbo, Dossou Lokonon, 43 ans, a été enrôlé au sein des éboueurs par un de ses cousins alors qu’il n’avait que 25 ans. Il a abandonné les travaux champêtres pour devenir éboueur d’abord à Abomey-Calavi, la cité dortoir puis à Cotonou, la capitale économique du Bénin. Il s’y plaît malgré lui. «C'est le job que je fais depuis bientôt 20 ans et c'est avec ça que j’arrive à survivre » confie-t-il. Dossou Lokonon s’est adapté à ce métier au fil des années. Il tolère l’odeur, y vit et ne s’en offusque pas. Alors que les ordures sont pesantes, à côté de sa charrette, Dossou se sert de sa main pour séparer les matières solides, comme le plastique et le verre, avant qu'elles ne soient envoyées aux centres de transfert. Acculé de questions, il finit par livrer son petit secret. « Pour supporter toutes sortes de nuisances dans ce job, nous prenons de l’alcool et fumons», déclare-t-il.
Comme lui, beaucoup d’éboueurs se saoulent la gueule pour pouvoir supporter le travail. Parfois à jeun, ils se gavent de toutes sortes de stupéfiants. En témoigne Firmin Djossa qui fume et passe le clair de son temps dans les cabarets. « J’ai toujours un paquet de cigarettes sur moi», soutient-il, sans gêne. Ignorant les dangers de l’alcool et de la cigarette sur l’organisme, ils estiment que c’est la meilleure façon de supporter leur situation professionnelle misérable.
Docteur Hervé Lawin, médecin spécialiste du travail, pense que les éboueurs doivent éviter le dopage sous toutes ses formes. «J’estime qu’ils se dopent pour supporter la charge du travail mais ce n’est pas une bonne chose de se gaver de stupéfiants», déclare-t-il. Pour lui, le « lait peak » considéré dans l’opinion comme un produit pour nettoyer les cellules pulmonaires n’en est pas un.

Au péril de leur vie !

Le médecin spécialiste du travail pense que les éboueurs doivent éviter de prendre ces produits dans le cadre de cette activité qui met en jeu les fonctions physiologiques et mentales de l’organisme. Car, à l’en croire,  les muscles, les articulations, le système cardio-pulmonaire, la vision, l’odorat, l'ouïe, le toucher sont sollicités de façon permanente et sont exposés à plusieurs facteurs de risques. Selon ses dires, le principal danger qui guette les éboueurs est l'usure prématurée de leur corps.
Afin de garantir la sécurité et l’acheminement des déchets, ces derniers doivent être formés, qualifiés et disposer des équipements de protection individuelle adéquats. Les véhicules (bennes à ordures ménagères…) doivent être mis à leur disposition et bien entretenus. « Ma première proposition, c’est d’inviter les structures employeuses des éboueurs à s’attacher sous les services des médecins spécialistes des maladies liées au travail afin de bien évaluer les conditions de travail spécifiques à leurs agents pour leur proposer les mesures nécessaires», conseille le médecin spécialiste du travail. Selon lui, Seuls ces spécialistes sont capables de donner les meilleures orientations aux entreprises en la matière. «Nous les invitons à doter leurs agents d’équipements de travail individuels comme les gants, les lunettes, les habits adaptés et des bottes pour pouvoir les protéger ». Il propose que les structures qui emploient les éboueurs mettent en place une organisation de travail pouvant  leur permettre d’amoindrir les peines de leurs agents.
Etant des professionnels concernés par les obligations ou recommandations vaccinales, les éboueurs doivent disposer d’un carnet de vaccination. « Mais, plus spécifiquement, ils doivent faire la vaccination contre le tétanos.  Car, ils peuvent se blesser  dans l’exercice de leur métier » préconise-t-il.

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