Par Ariel GBAGUIDI (Stag.)

Êtes-vous consommateur des légumes traditionnels ? Si oui, vous ferez mieux de les promouvoir car, la biodiversité de ces espèces considérées comme des réservoirs naturels de vitamines, de sels minéraux et de fibres, s’éteint à petit feu. Dr Sognigbé N’Danikou, expert en conservation et utilisation durable des légumes traditionnels à World vegetable center, explique ce phénomène et parle des techniques et outils modernes développés par les chercheurs pour conserver et promouvoir ces types de légumes.

La Nation : De plus en plus, des voix s’élèvent pour appeler à l’amélioration de la conservation et la promotion des légumes traditionnels (Lts). Qu’est-ce qui justifie autant cette nécessité de conserver et promouvoir la consommation de ces légumes ?

Dr Sognigbé N’Danikou : La nécessité de promouvoir les légumes traditionnels est de plus en plus croissante à cause d’un certain nombre de raisons. La première, c’est que les légumes traditionnels sont les meilleures sources de vitamines, de fibres alimentaires et de sels minéraux qui sont nécessaires pour une bonne alimentation. La deuxième chose, c’est que ces légumes procurent de revenus pour les ménages ruraux et urbains. La troisième chose, c’est qu’ils constituent une source d’emploi notamment pour la jeunesse qui représente une grande proportion des populations africaines et du monde.
Au-delà de tout ça, il y a un certain nombre de menaces qui militent en faveur de la conservation. Par exemple, les politiques agricoles des différents pays qui sont en faveur d’une poignée d’espèces que nous appelons les denrées de base (maïs, blé, riz, etc.). Ce qui fait que les autres espèces sont négligées. Et ce grand groupe de légumes traditionnels fait partie des espèces négligées qui ne bénéficient pas de l’attention qu’il faut. A côté du manque de financement de la recherche, il y a également les politiques nationales, notamment en matière de production de semences, qui ne favorisent pas la distribution des semences de ces espèces. La preuve, c’est que la plupart des légumes traditionnels ne sont pas inscrits sur les catalogues nationaux afin de favoriser la production et la commercialisation de leurs semences légales. Tout cela fait qu’il est nécessaire de conserver et promouvoir l’utilisation des légumes traditionnels.

Des chercheurs alertent sur le fait que ces légumes sont en voie de disparition. N’est-ce pas là une autre menace et qu’est-ce qui justifie cela ?

Oui ! Des études menées au plan national par plusieurs équipes de recherche ont prouvé qu’il y a beaucoup d’espèces en voie de disparition. On peut citer par exemple le Yantoto (Launaeataraxacifolia de son nom scientifique) qui depuis dix ans, a été identifié comme une espèce en voie de disparition. Nous avons aussi le Fontin (Vitex doniana), une espèce sur laquelle j’ai travaillé et qui est aussi très menacée parce que, les pieds qui sont récoltés sont des pieds qui se retrouvent dans la nature. Donc, la pression anthropique fait que ces espèces sont en train de disparaître.

Au regard de ces menaces, le Bénin a mis en place un plan stratégique de conservation et de promotion des légumes traditionnels. Que préconise exactement le document en cette matière ?

En fait, il s’agit du plan national de développement de la filière maraîchère mis en place par le gouvernement. C’est un plan qui est en ligne avec le Programme d’action du gouvernement (2016-2021). Et, l’un des objectifs de ce plan est d’augmenter la production des cultures maraîchères de 25% ; les cultures maraîchères aussi bien de grande consommation que les légumes traditionnels. Il y a également un projet dédié à la promotion du sous-secteur maraîchage, développé par le gouvernement, qui porte sur l’amélioration des systèmes de production, de conservation et de transformation des cultures maraîchères au Bénin. Dans ce projet, une belle part a été réservée aux légumes traditionnels. Par exemple, dans son activité 2.14, il est indiqué que la recherche doit poursuivre les essais de domestication notamment des espèces négligées afin d’accroître la disponibilité de ces légumes et leur utilisation par les populations.

Au Bénin, quel est l’apport des chercheurs en matière de conservation et de promotion des Lts ?

A l’issue de différentes études, il s’est révélé qu’il y a une grande diversité de légumes traditionnels qui sont utilisés par les populations béninoises. Mais également, leur utilisation à grande échelle était entravée par un certain nombre de contraintes d’ordre technique et en termes d’accès au marché. Les contraintes d’ordre technique sont par exemple, la disponibilité des semences de qualité qui posait un problème. Une autre contrainte, c’est la non-maîtrise des itinéraires techniques de production. Le stockage post récolte est également une contrainte. Sur la base de plusieurs études, la recherche s’est focalisée sur les contraintes d’ordre technique afin d’accroitre la production de ces espèces. Donc, différentes équipes travaillent sur les légumes traditionnels au niveau des Universités d’Abomey-Calavi, de Parakou et d’Abomey mais également au niveau de l’Institut national de recherche agricole du Bénin (Inrab). C’est dans ce cadre que nous avons effectué un certain nombre de publications qui sont le résultat de nos différents travaux de recherches qui portent sur la gestion des semences. Comment lever la dormance au niveau des semences ? Comment produire la pépinière de ces espèces ? et comment les cultiver pour la commercialisation ? En dehors de cela, nous avons aussi développé des techniques de production de semences pour un certain nombre d’espèces et nous avons formé les producteurs sur comment produire les semences.
Et ce n’est pas tout. Nous sommes allés plus loin pour un certain nombre de semences. Par exemple, au niveau de Vitex doniana, sur laquelle j’ai fait ma thèse, on a développé ce qu’on appelle les bases biologiques et socioéconomiques pour la domestication de l’espèce. Donc, aujourd’hui nous maîtrisons l’itinéraire technique de production du Fonman. On peut produire cette espèce en jardin de case et les informations techniques sont disponibles et ouvertes aux acteurs. Nous avons également travaillé en collaboration avec les différentes structures de législation au niveau des semences et il y a un certain lobbying qui est en cours afin de faciliter la production de semences et leur certification pour pouvoir garantir la disponibilité de semences de qualité au profit des producteurs. Je vais aussi ajouter qu’il y a eu les travaux effectués par nos collègues en nutrition qui ont analysé la composition nutritionnelle d’un certain nombre d’espèces. Différents travaux de master et de doctorat ont été conduits pour démontrer la qualité nutritionnelle d’un certain nombre d’espèces. Donc, on connait aujourd’hui la qualité de ces légumes et les informations sont disponibles pour que leur promotion soit assurée.

Il y a sans doute des stratégies endogènes de conservation et d’utilisation des Lts?

Nous avons par exemple les jardins de case. C’est une méthode qui a été développée par nos grands-parents. Donc, ils cultivent les espèces importantes pour leur alimentation, celle de leur ménage. Parfois, ils font un mélange avec les espèces qu’ils utilisent dans la médecine traditionnelle. Ils étudient comment faire germer la semence de ces cultures, comment les récolter et comment faire des amendements pour pouvoir assurer la disponibilité de ces espèces à proximité.
Maintenant, la promotion a continué avec la recherche qui a instauré les jardins communautaires à une plus grande échelle où plusieurs personnes peuvent venir demander la semence ou demander à se faire former sur les pratiques culturales de ces espèces-là parce que ce ne sont pas des cultures de grandes productions. Donc on a besoin des expérimentations afin de pouvoir maîtriser leurs productions.

La recherche est-elle allée plus loin en matière de conservation ?

Il y a les banques de gènes qui ont été développées pour sauvegarder le patrimoine semencier traditionnel. Même si nous faisons des travaux d’amélioration, le patrimoine de départ, c’est-à-dire la semence originelle du paysan est toujours conservée pour qu’en cas de catastrophe, l’on puisse faire recours au matériel de départ pour une reconstitution. En terme technique, on parle d’érosion génétique. Donc, nous évitons les érosions génétiques par la sélection. Avec les populations, nous travaillons à mettre en place des dispositifs de conservation au champ. Dans ce dispositif, on forme les agriculteurs sur comment maintenir et entretenir la diversité au niveau des exploitations agricoles pour éviter l’érosion génétique.

Comment fonctionne ce dispositif, de façon concrète ?

Il y a plusieurs méthodes qui existent et qui s’emploient en fonction du comportement de la semence de l’espèce. Il y a des semences que nous qualifions de récalcitrant, qui ne peuvent pas être conservées pendant longtemps en chambre froide. Pour ces espèces, nous sommes obligés de les conserver sous forme rétractive. Je prends par exemple le manioc que nous ne pouvons pas conserver en chambre froide, on ne peut que le conserver au champ, continuer à cultiver le manioc. Il y a des espèces comme le taro, que nous ne pouvons pas également conserver en chambre froide et c’est au champ que cela se fait. Maintenant, pour les espèces dont les semences peuvent être séchées, nous les séchons et la conservation se fait en chambre froide.
Mais au niveau des agriculteurs, on a développé des systèmes qu’on appelle les banques communautaires de semences. C’est une amélioration des méthodes de nos grands-parents qui conservent les semences attachées quelque part dans les greniers, au niveau des plafonds de leurs cuisines de sorte que la semence bénéficie de la chaleur, de la fumée pour chasser les insectes. Donc, nous avons amélioré ce système en mettant à leur disposition les banques communautaires de semences. Ainsi, dans la communauté, chacun peut amener une petite quantité de semence qu’on met en conservation dans les banques communautaires.
Mais également, on associe des parcelles de multiplication de sorte que lorsqu’on voit que la semence veut commencer par se détériorer, on la fait germer, on récolte à nouveau et on met en conservation. C’est ça qui permet de garantir la disponibilité et de sauvegarder le patrimoine semencier du paysan. Donc, ceci vient compléter la conservation qui est faite au niveau du centre avec les banques de gènes.

Au niveau des banques de gènes, vous utilisez des installations frigorifiques. N’y a-t-il pas des difficultés liées à la conservation ?

Je dois dire que le Bénin est très en retard en matière de conservation. Les infrastructures de conservation doivent être améliorées.
Pour le moment, nous avons recours aux infrastructures des centres internationaux de recherche comme World vetegable centre au niveau duquel le Bénin a dupliqué ses conservations.
Que faut-il faire alors pour corriger le tir ?

Il faut une décision politique pour faire fonctionner les banques de gènes. Nous en avons par exemple à Niaouli. Et pour faire fonctionner les banques de gènes, il faut que l’énergie électrique soit disponible sans interruption afin de garantir l’intégrité génétique du matériel qui est conservé parce que les coupures intempestives de courant conduit à la détérioration des semences qui sont en conservation. Voilà un domaine dans lequel l’Etat doit vraiment s’investir parce qu’il s’agit de la souveraineté alimentaire ; et là il faudrait qu’il prenne des dispositions pour garantir la disponibilité du matériel de plantation pour les agriculteurs mais aussi pour les chercheurs afin que la recherche puisse continuer et pour que nous pussions développer les variétés et mettre leurs semences à la disposition des paysans.

Qu’en est-il de la disponibilité des semences ?

La disponibilité des semences des légumes traditionnels est un grand défi pour les communautés rurales parce que la recherche s’y intéresse très peu, et cela ne favorise pas la production à grande échelle des espèces. C’est pourquoi World vegetable center, dans sa stratégie, travaille beaucoup sur le système semencier des légumes traditionnels. Dans son dispositif, il y a les banques de gènes qui sont développées pour collecter, caractériser et conserver les semences. Ensuite, il conduit les travaux de sélection et d’amélioration variétale afin de développer des lignées pures : ce ne sont pas des hybrides mais un apurement des conservations que nous allons collecter au niveau des différentes localités pour qu’il n’y ait pas des mélanges lorsqu’on va mettre les semences à la disposition des paysans. Et maintenant, ces semences sont rendues disponibles pour les différents utilisateurs, aussi bien les organisations d’agriculteurs, les centres nationaux de recherches agricoles, les universités, les centres internationaux de recherche et les compagnies semencières. Donc, aussi bien en Afrique de l’Est qu’en Afrique de l’Ouest, il existe différentes infrastructures de conservation (banques de gènes) au niveau desquelles les divers utilisateurs peuvent avoir accès aux semences de qualité.
Nous organisons des formations à l’endroit des agriculteurs sur comment produire les différentes espèces de leur choix mais également sur les jardins de case. Comment faire les différentes combinaisons pour avoir une diversité de légumes traditionnels afin de satisfaire les besoins nutritionnels des couches vulnérables, c’est-à-dire les enfants de 0 à 5 ans qui ont un besoin nutritionnel spécifique mais également les femmes en âge de procréer puisque les capacités cohésives des enfants qui vont naître dépendent de l’alimentation de la mère. Donc, nous travaillons également dans ce sens avec les communautés locales pour qu’elles sachent les combinaisons à faire au niveau des jardins de case pour avoir une alimentation équilibrée.

Votre mot de la fin

Je voudrais exhorter chacun, à son niveau, à faire de la culture de légumes traditionnels ; même dans un petit pot à la maison, vous pouvez faire de la culture de légumes pour qu’ils soient à portée pour la consommation. Et lorsque vous avez un petit lopin de terre, vous pouvez faire un petit jardin de case pour avoir les légumes bio pour la consommation. Donc, j’exhorte les populations à se rapprocher des différents centres de recherche, notamment World vegetable center of Benin, pour se procurer des semences. Même avec les petits pots installés à la maison, vous pouvez avoir une bonne alimentation. Les populations doivent consommer beaucoup plus les légumes traditionnels parce que ce sont les meilleures sources de vitamines, de sels minéraux et de fibres. Ce sont des légumes dont les coûts sont moins chers, donc à la portée de tous.   
Je voudrais aussi lancer un appel aux décideurs politiques et aux partenaires financiers de la recherche agricole, à soutenir la promotion des légumes traditionnels afin d’aider à combattre la malnutrition qui sévit au niveau de nos différents pays et réduire également les budgets des Etats qui servent à combattre ce fléau.

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