Producteur de riz depuis une trentaine d’années dans la commune de Grand-Popo, Komlan Assise Fiodendji alias Fiokas a également opté pour la production des semences depuis une quinzaine d’années, et récemment pour la transformation du riz. Il nous parle ici des difficultés au niveau de la filière riz confrontée essentiellement aux problèmes d’accompagnement technique, de financement et d’organisation des acteurs.

La Nation : Monsieur Komlan Assise Fiodendji, on vous a vu très actif dans les organisations paysannes, notamment celles des producteurs de riz. Mais depuis un certain temps, vous avez courbé l’échine. Qu’est-ce qui explique cela ?

Komlan Assise Fiodendji : J’ai été le fondateur du Conseil régional des riziculteurs du Mono-Couffo (Crr-Mc) et du Conseil de concertation des riziculteurs du Bénin (Ccr-B). J’ai milité pour l’interprofession mais depuis 2012, je ne suis plus dans aucune association. Les associations ont du mal à fonctionner. Les gens mettent en avant les noms de leurs femmes ou de leurs maris, de leurs enfants et autres parents pour avoir les financements de l’Etat et des projets. Je préfère souffrir seul que de me mettre dans des associations qui ne me rapportent pas grand-chose et me font perdre tout le temps. Je pense qu’il faut une meilleure organisation des acteurs de la filière, des semenciers aux transformateurs en passant par les producteurs.

Comment se porte actuellement le sous-secteur de production des semences dont vous faites partie des pionniers ?

Avec la crise de 2008, le gouvernement a suffisamment investi dans la filière riz. Nous avons créé des entreprises dans le cadre de la mise en place des semences. Ce que l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (Fao) avait appuyé dans le temps. Nous avons fait des formations sur la production en général, la production des semences, la règlementation aux niveaux national et régional, la rentabilité, la gestion des exploitations agricoles.
Mais malheureusement, depuis un certain temps, les entreprises qui étaient constituées pour mettre en place les boutiques de vente de semences ne tournent plus vraiment. Chacun était appelé à confectionner son sac, mettre des semences à disposition des producteurs et mettre tout en œuvre dans le cadre de la certification. A l’avènement du gouvernement de la Rupture, il y a des réformes qui ont été engagées. On parle désormais d’Agences territoriales de développement agricole (Atda) avec des zones agro-écologiques qui sont définies. Pour le moment, on n’a plus tellement de visibilité en ce qui concerne le sous-secteur de production de semences.

Concrètement, quelles sont les difficultés que vous rencontrez dans la production du riz ?

Nous sommes confrontés à deux ou trois problèmes majeurs. Le tout premier, c’est l’accompagnement technique qui fait défaut. Dans la zone du Mono, la production est extrêmement marginale, avec les guéguerres aussi entre les leaders des organisations paysannes. On ne sait même plus s’il y a d’encadrement depuis que les responsables communaux pour la promotion agricole (Rcpa) et autres techniciens spécialisés en production végétale (Tspv) ne sont plus actifs sur le terrain. Les producteurs sont abandonnés à leur sort. Il n’y a plus de gens pour sensibiliser, mobiliser les acteurs autour de la production du riz qui est difficile.
Voyez toutes les terres délaissées, les bas-fonds qui ne sont pas exploitées. Tant qu’on va faire de l’Agriculture, un secteur politique, cela ne va pas avancer. Dans les années 70, parlant de riz, quand on quitte Dévé (Mono), c’est Malanville, c’est Covè. Aujourd’hui, on dit que le Mono n’est plus un pôle, que le vrai pôle de production, c’est Malanville, c’est Glazoué, c’est le Plateau, etc. La production du riz est devenue une question politique. Cela fait que les aménagements qui sont nécessaires à faire, sont faits dans ces zones et pas dans le Mono ou le Couffo.
Vous constatez que beaucoup de producteurs ne respectent pas trop l’itinéraire post-récolte ; ce qui fait qu’à un moment donné, on a du paddy sale avec plein de pourritures. C’est aussi un défaut d’accompagnement technique.
Mais le plus gros problème, c’est l’accompagnement financier. Depuis plusieurs semaines, je cours derrière une institution de microfinance à Comè pour avoir un prêt. Je leur ai demandé de m’attendre 6 à 8 mois avant que je ne commence à payer, le temps que je finisse de produire et de commencer à transformer. S’ils sont d’accord, j’aurai le crédit. J’attends encore alors que je suis en retard pour le semis.Le taux est élevé, mais on est contraint : c’est 12 %. Avant, des structures de financement proposaient même jusqu’à un taux de 24 %, à prendre ou à laisser. Il faut un financement adapté au secteur agricole. D’où la nécessité d’une banque agricole ou d’une caisse nationale agricole. J’ai appris qu’il y a un Fonds national de développement agricole (Fnda). Vivement que ses activités touchent les vrais acteurs !
Autre chose, les machines que nous avons, ne sont pas toujours adaptées et tombent régulièrement en panne. On ne trouve même pas facilement les pièces de rechange. Pour cela, il faut que l’Etat continue avec les exonérations sur les machines agricoles. Il y a de l’avenir dans le riz si l’Etat élargit le financement au niveau de la filière.

Vous êtes également transformateur. Que se passe-t-il à ce niveau ?

Au niveau du sous-secteur transformation, il y a un léger bond, une certaine amélioration. Le premier progrès, c’est qu’il y a des machines améliorées pour la transformation. Avec l’arrivée du Projet d’appui à la filière riz du Bénin (Pafiriz) en 2014-2015, j’ai pu bénéficier d’une machine, l’une des meilleures dans le Mono, même si, faute d’électricité en son temps, je n’ai travaillé véritablement qu’en 2018. Si je n’étais que transformateur, je n’allais pas vivre. Cela fait que je vis plus de la production. J’ai une quinzaine d’hectares que j’exploite moi-même. Je fais du riz, du maïs et du manioc.
Deuxième chose, les Béninois ont commencé à accepter le riz local. Comme moi, beaucoup font de l’IR 841 avec un rendement de l’ordre de 4 à 5 tonnes à l’hectare. La fibre est très bonne. C’est du riz effilé qui a un parfum naturel et ça n’a rien à envier au riz importé. Avant, on disait que le riz local a trop de cailloux, trop de brisures. Il y a un travail qui est fait au niveau des transformateurs qui sont de plus en plus bien équipés : certains ont la calibreuse optique, la trieuse et des emballages attrayants. Aujourd’hui, le riz béninois n’a rien à envier au riz importé. Je crois que c’est un secteur qui doit être suffisamment subventionné, surtout que le riz devient le deuxième aliment le plus consommé après le maïs.

Est-ce plus rentable pour le producteur de transformer lui-même son riz ?

Pour produire un hectare de riz, il vous faut au minimum 300 000 à 400 000 F Cfa. A la récolte, vous tournez à peu près autour de 700 000 F Cfa. Et vous avez travaillé pratiquement pendant 4 à 5 mois. Au finish, c’est comme si vous êtes à 50 000 F Cfa le mois. On ne gagne véritablement que si l’on va jusqu’au produit fini. L’avantage de la production, c’est que quand vous finissez le riz, le champ est propre et vous pouvez mettre une autre culture comme le gombo, la tomate, le maïs, avec juste un sarclage.
L’un des problèmes de la transformation, c’est par rapport au prix d’achat du riz paddy. On était parti de 90 F Cfa dans les années 2000 pour aller à 125 puis à 150 F Cfa. Pour un kilo de riz, il vous faut 2 kilos de paddy, ce qui fait 300 F Cfa. Si vous ajoutez les frais de transport, de stockage, d’emballage, l’énergie, le coût de transformation, vous tournez autour de 375 F Cfa comme coût de production. Je suppose que vous vendez le kilo au maximum à 500 F Cfa. Vous ne gagnez pas grand-chose. Vous avez à peine 125 F Cfa de bénéfice, sans oublier que ce riz ne sera pas vendu aussitôt et que vous avez fait des prêts avec intérêts.
En plus, le riz de la campagne en cours ne peut être transformé que 4 ou 5 mois après. Il faut attendre que le taux d’amidon diminue sinon le riz est collant. Le riz acheté entre septembre et décembre n’est décortiqué qu’au mois de mars-avril. En réalité, il faut revoir à la baisse le coût d’achat du riz paddy.

Vous êtes producteur et vous souhaitez qu’on baisse le prix du produit. N’est-ce pas paradoxal ?

Les organisations de producteurs et les encadreurs doivent faire un travail de fond sur les différentes charges liées à la production pour les baisser. Je me rappelle qu’en 98 ou 99, on avait fait une formation comme ça dans toutes les préfectures. Il faut voir sur chaque activité liée à la production, ce qu’il faut faire pour baisser le coût. Je suppose qu’au lieu de deux ou trois sarclages, qu’on cherche un moyen pour faire un seul sarclage à la machine, au lieu de solliciter une main-d’œuvre qui doit vous prendre 5000 F pour 400 mètres-carrés x 16. Si l’on prend 40 000 ou 50 000 F au plus pour louer un tracteur qui finit le même jour, voyez ce que l’on gagne en temps et en argent.
Tout cela permettra au consommateur d’avoir le riz à un prix raisonnable. Même quand nous accusons les producteurs étrangers pour dire qu’ils font du dumping, ce sont des gens dont les gouvernants ont subventionné la production. Ils ont pratiquement l’engrais gratuit et leur production n’attend pas ; le gouvernement ramasse et les paie. Ici, le gouvernement ne s’implique pas. Je pense que l’Etat a l’obligation de faire ce qu’il est en train de faire dans le secteur coton au niveau du riz et des autres filières. Celui qui a l’eau à sa disposition et celui qui doit creuser ou s’aider de motopompe pour irriguer son champ, n’ont pas les mêmes coûts de production. Nous nous plaignons ici, mais dans l’Atacora, c’est encore pire. Ils n’ont jamais atteint un rendement de 3 à 4 tonnes à l’hectare. Ils sont à peine à 1 tonne ou 2 tonnes l’hectare. De gros efforts ont été faits certes, mais il va falloir continuer pour dynamiser la production rizicole au Bénin.

Propos recueillis par Claude Urbain PLAGBETO

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