La production du gari nécessite une forte quantité de manioc. Cette matière première est soit achetée auprès des producteurs, soit cultivée par les actrices de la transformation, elles-mêmes, généralement réunies en association. Secrétaire générale de l’association Yénakpon créée en 2006 dans la commune de Savalou, Martine Gbaguidi évoque dans cette interview les réalités de ce secteur d'activité.

La Nation : Vous êtes secrétaire générale d’une association spécialisée dans la fabrication du gari. Parlez-nous des réalités de cette activité après 19 ans de pratique

Martine Gbaguidi : Vous devez reconnaître que la production du gari est une activité très difficile. Nous nous exposons au feu, au soleil, à la pluie, avec des impacts sanitaires énormes. Depuis 2006, nous, femmes transformatrices de manioc en gari, avons jugé utile de mettre sur pied une association pour mieux développer nos activités, au regard d’un certain nombre de contraintes. Mais ce n’est toujours pas facile de réunir le grand nombre au sein d'un même creuset, parce que nous venons d’horizons divers pour la même activité, généralement avec des mentalités différentes. Sans avoir une même idée et les mêmes objectifs, il est difficile de réussir en association. Mais puisqu’il était question de réunir les actrices d'un même secteur d’activité, nous nous sommes mises ensemble. Notre regroupement n’empêche pas les membres de vaquer à leurs propres occupations. Nous travaillons individuellement puis collectivement pour le compte de notre association au moins deux fois par mois. Nous menons nos activités au quartier Missè dans nos ateliers de transformation de manioc en gari, où beaucoup de personnes, aussi bien des grossistes que des détaillants viennent s’approvisionner en gari.

De quels apports bénéficiez-vous dans votre activité ?

Le gari de Missè, vous pouvez vous renseigner, est très prisé. Nous veillons à la qualité ainsi qu’à une bonne cuisson de notre gari, contrairement à d’autres. Mais les conditions de travail sont pénibles. Toutefois, la Fondation des Etats-Unis pour le développement en Afrique (Usadf) a songé à l’Union des groupements de femmes de Savalou (Ugfs). Ainsi, nous avons bénéficié d’une infrastructure de transformation de manioc en gari et dérivés, un tricycle, des bassines et autres matériels dont nous avons besoin pour nos activités. Avant, c’est à la main que nous faisons moudre le manioc, puis on se sert des roches pour presser la pâte afin d’extraire l’amidon avant de passer à la cuisson. Nous écrasons les maniocs, quelle que soit la quantité, à la main. Avec le dispositif, c’est tout évident que le risque est grand. Mais à défaut des moyens, nous nous y attelons jusqu’à l’arrivée du projet. Nous avions soumis nos difficultés et le projet a favorablement contribué à réduire nos peines.

Quelles sont vos difficultés ?

Nous nous exposons au feu, ce qui ne manque pas d’impact sur notre santé. En plus, la mévente dicte sa loi. Nous n’avons jamais vécu cette situation auparavant. Nous avons des stocks de gari invendus dans notre magasin. On ne vend plus comme avant et nous nous posons beaucoup de questions sur ce qui peut causer cette situation. Je dois vous dire que nous sommes très inquiètes parce que nous avons une très grande quantité de gari de Missè, l’un des meilleurs garis que beaucoup de personnes recherchent, jusque-là invendue. Néanmoins, nous continuons de produire, sinon si nous laissons nos maniocs dans les champs, ils vont se gâter. Nous fondons aussi notre espoir sur le fait qu’un jour, les autorités pourraient aider nos associations à trouver un marché pour écouler nos productions. Nous ne faisons qu’implorer la clémence du chef de l’Etat par rapport à la mévente. Ici, présentement, nous sommes deux associations. L’une s’appelle Allodognon et la seconde Yénakpon et les deux sont membres de l’Union communale des femmes transformatrices de manioc (Ucftm) dont je suis la secrétaire.

Selon vous, qu’est-ce qui peut expliquer cette mévente et l’absence de marché d'écoulement de vos productions ?

De nos renseignements, il ressort que des mesures ont été prises par rapport aux produits locaux. Ceux-ci, à ce qu’il parait, ne devraient plus sortir du territoire national. Alors qu’avant, il y avait de ces opportunités et nous vendons bien nos productions. On nous explique également que la vision du chef de l’Etat est que les populations doivent disposer suffisamment de nourritures. Mais je dois vous avouer que c’est très difficile pour nous, paysans. Parce que, si nos productions ne sont pas exportées, ne serait-ce qu’une petite quantité, le paysan ne pourra pas en jouir. Et la misère, sans doute, va s’intensifier.

Depuis que vous avez intégré cette unité, quel a été fondamentalement son impact dans l’amélioration des conditions de travail ?

Comme vous le voyez, il s’agit d’une unité de transformation construite avec douze foyers bien protégés pour empêcher la fumée et l’effet de la flamme qui, entre temps, nous dérangeaient. Beaucoup ont gardé des séquelles de l’ancienne méthode de fabrication du gari, usitée dans les maisons. Aujourd’hui, nous nous estimons heureuses, avec cette infrastructure.
L’union des associations de femmes transformatrices du manioc en gari était quand même importante, pour bénéficier de cette infrastructure. Nous travaillons individuellement comme je l’ai mentionné, puis collectivement pour le compte de l’association. Si nous démarrons la production du gari en juillet, au mois de mars de l’année suivante, nous marquons un arrêt. Pendant cette période, chaque femme dispose de temps nécessaire pour entreprendre ses propres activités.
Il suffit qu’elle dispose du manioc et des accessoires pour y parvenir. Nous travaillons deux fois par mois dans l’association. Je dois souligner que l’autre association a aussi son organisation et fait la même chose.

L’accès à la matière première, c'est-à-dire le manioc, est-il facile pour vous ? Comment parvenez-vous à en disposer en quantité ?

Le manioc, matière de base de nos activités n’est pas si difficile à trouver. Nous achetons généralement auprès des cultivateurs. Nous-mêmes, nous en cultivons, puisque nos activités en dépendent. Chaque fois que nous sentons le besoin, nous allons vers les producteurs, pour discuter des modalités d’achat. Parfois, eux-mêmes viennent nous voir. Le rendement du manioc est en baisse, donc n’est plus satisfaisant pour les producteurs et cela nous inquiète beaucoup. La production du manioc ne donne plus comme avant, donc cela n’arrange pas quand on en achète le champ complet, pour exploitation. C’est la seule difficulté que nous avons. On se demande si cela est lié à la qualité des boutures de manioc que nos producteurs plantent ou bien si c’est l’effet des changements climatiques. On en était là quand les responsables du projet Acma sont venus sur le terrain et travaillent aussi bien avec les producteurs de manioc, les transformatrices que les commerçantes. Ils échangent avec les maillons de la chaîne de valeur de production. Avec les producteurs, le projet s’engage à trouver des boutures de qualité pour un meilleur rendement. Sinon, jusque-là, ce que nous achetons chez les producteurs, quand on déterre, ce n’est plus rassurant. Peut-être que c’est le sol qui s’est appauvri aussi pour que le rendement soit en régression.

Etant donné que vous travaillez ensemble pour l’association, y a-t-il un mécanisme de distribution des ressources après la vente ?

Nous sommes bien organisées à cet effet. Chaque fois que nous travaillons pour l’association, nous nous enregistrons. Nous connaissons les femmes qui sont présentes au cours de la période à laquelle nous démarrons la production du gari. Cette période se situe entre Juillet et mars de l’année suivante. Le nombre de présence au cours de cette période est connu ainsi que les absences. C’est en fonction de la présence que nous partageons les recettes après avoir enlevé les prix des autres matières achetées.

Y a-t-il une amélioration avec cette unité moderne, comparativement à vos ateliers domestiques ?

Nos unités de production dans les maisons dégagent plus de chaleur, de fumée que cette unité moderne. Les foyers sont au dehors et bien espacés, et nous sommes bien à l’aise. Seulement que désormais, nous sommes très éloignées de la ville. Quand le projet est venu, ils ont construit au total neuf infrastructures au profit de l’union. Il y en a à Sohèdji, Agblakindji, Agbodranfo, Monkpa, Lahotan, Ouèssè, et à Missè ici chez nous. Sur les neuf unités, trois ont de magasins. Nous ici, nous ne disposons pas de magasin et nous nous en plaignons, même avec notre gestionnaire et l’agronome mis à notre disposition. Il faut dire que lorsque nous offrions le site, les responsables du projet ne savent pas que nous allons pouvoir y travailler convenablement. C’est pourquoi ils n’ont pas jugé utile de nous construire de magasin et ont préféré en doter les unités de Agbodranfo, Agblakindji et Ouèssè. C’est après que, compte tenu de notre dévouement et notre détermination au travail, ils ont regretté de ne l’avoir pas fait.

Quels sont vos besoins actuels pour accroître la production du gari ?

Nos besoins actuellement sont énormes. Nous manquons de magasin, d’une citerne ou un forage pour limiter nos peines en eau. Nous sommes obligées chaque fois que nous avons besoin en eau, de prendre des bidons dans les tricycles pour nous en approvisionner. Nous ne disposons pas aussi suffisamment de fûts, bassines, bidons, tamis, presse, couteaux, … Si des personnes de bonne volonté peuvent nous y aider, cela nous soulagerait.

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