La plupart des gens de son âge sont déjà morts. Mais Moïse Tchêzounmè alias Glégan tient encore. Pas si fort, mais assez solide pour profiter des derniers jours de sa vie. Le célèbre paysan qui tenait la réputation de dieu de la terre dans la commune de Zè y vit, paisible, au milieu des siens. En attendant sans doute l’heure fatidique qu’il pressent proche.

Quel âge a-t-il exactement? 102 ans ? 105 ou 108 ? Difficile de le dire. Il pense lui-même en avoir au moins 90, mais peine à dire le chiffre exact. C’est le général Mathieu
Kérékou alors en déplacement dans sa localité pour un recrutement dans l’administration qui lui aurait attribué un âge de son choix. Le même qui lui aurait signifié qu’il était déjà trop âgé pour servir dans l’administration.
Toujours est-il qu’il a dépassé la centaine depuis fort longtemps. De capricieux cheveux blancs ainsi que sa barbe poivre en disent davantage. Sa démarche est lourde et haletante. Il n’utilise ni canne, ni béquille. Il va à son rythme, traverse sa cour, salue ses voisins qui ont bien plus l’air des membres de sa famille que de simples locataires. Il taquine les enfants sur son passage, échange quelques mots avant de s’affaler dans le fauteuil posé dans son arrière-cour. Assis bras posés sur les genoux, quelque peu stressé par le fait de se confier à la presse, il paraît bien lucide. Derrière lui, un vaste champ d’ananas à perte de vue. Décor naturel et anodin, mais fort évocateur quand on veut parler d’un homme qui, au cours de ces 90 dernières années, n’a juré que par le champ. Il a nom Moïse Tchézounmè. Peu de gens lui connaissent ce nom. A Zounto, Wawata et environs, sinon dans toute la commune de Zè, département de l’Atlantique, il s’est donné le célèbre nom de Glégan (le dieu de la terre). A l’appel de son surnom, il répond toujours par un léger sourire qui cache mal l’effet de l’âge sur sa denture. « C’est un surnom qui m’a été donné par les habitants de Wawata. Quand j’allais au champ le matin, je n’en sortais qu’à la tombée de la nuit. J’y allais très souvent, le premier, et j’étais le dernier à rentrer. A force de m’observer sur plusieurs années, les populations en sont arrivées à la conclusion que j’étais un Glégan. Depuis, le nom m’est resté collé à la peau », explique-t-il. Malgré les rides et les effets de l’âge et du temps sur son physique, on peut encore observer qu’il fut un homme vaillant, on dirait même vigoureux avec un charme qui a certainement fait succomber plus d’une femme à ses heures de gloire.

A l’école du champ

Quatrième garçon parmi les six de son père, Moïse Tchézounmè est un pur fermier. A sa naissance, ses parents ont consulté le Fâ pour en savoir un peu plus sur sa destinée. L’oracle le présentait comme un garçon fort et courageux, d’une intégrité à nulle autre pareille, à qui tout sourirait tant qu’il marche sur les sentiers de la justice et travaille avec passion. Pour son père, ses six garçons doivent labourer la terre. Lui-même, paysan convaincu et prospère a entrepris de les initier, confie Glégan. «Il nous a divisés en trois duos et nous a initiés pendant une période de trois ans à la rigueur et aux méthodes de travail dans les champs avant de nous libérer pour que chacun prenne son envol ». Libéré du joug familial, Glégan, lui, n’attendra plus rien avant de se lancer. « J’ai mis un point d’honneur à la culture du manioc. Cette culture me passionne tellement », raconte-t-il avec un brin de sourire qui cache mal sa nostalgie pour cette période glorieuse au cours de laquelle il recrutait, pour couvrir l’ensemble de ses terres, une quarantaine d’ouvriers payés 25F la journée.
Quand il se décide à parler de la culture du manioc, c’est avec engagement et passion. « Je recevais des véhicules venus d’un peu partout pour acheter et ramasser du maïs. Ça défilait chez moi. Quand il fallait vendre du maïs, c’était la grande fête», se rappelle-t-il. Le palmier à huile, il en a fait aussi sa spécialité. Mais il nuance : « Je n’ai cultivé tout au long de ma vie que le palmier naturel. C’est un choix ». Pour lui, la terre constitue une richesse à telle enseigne qu’il ne faut laisser la moindre portion sans vie, sans culture. « Je ne recrutais pas que des ouvriers. Lorsque des individus devraient payer des amendes et n’avaient pas les moyens, je payais pour eux et je les faisais travailler en compensation. Il est arrivé que je garde ainsi des gens avec toute leur famille à des fins d’exploitation dans mes champs, parce que j’avais payé leurs amendes ou payé les dots à des personnes », indique-t-il.

Cette main-d’œuvre vivait tout aussi heureuse que lui, assure-t-il.
Ce centenaire dont toute la vie se résume presque à l’histoire de ses terres n’a le moindre regret. « Rien ne m’aurait autant rendu heureux que la terre », soutient-il avec son légendaire sourire. On imagine bien alors combien vastes devraient être ses fermes. Et il le confirme si bien. « Je vous mentirais si je vous disais que je peux donner une estimation de l’étendue de mes terres. Je sais juste ce qu’il me reste actuellement. J’en ai vendu tellement. J’en ai vendu pour doter des femmes, pour me marier, pour construire, pour en racheter d’autres ou pour faire des affaires. J’en ai amassé et j’en ai beaucoup cédé aussi », partage le vieil homme parfois essoufflé, en parlant. Tout le périmètre qui ceinture sa résidence actuelle était sa propriété, il y a encore peu de temps, mais il en a cédé à petits coups. Il a aussi vendu bien des hectares chaque fois qu’il en ressent le besoin ou la nécessité. Sa réserve actuelle, quelque dix hectares, est exploitée sous sa supervision. «Parfois, je passe à la houe, mais pour très peu de temps. Ma force s'est épuisée», reconnaît-il tout souriant. « Il a vraiment raccroché il y a quatre ans. Sinon, il était toujours aussi actif», confie l’un de ses garçons, Théodore, enseignant à Cotonou.

Une vie de famille triste et tumultueuse

La vie de famille. C’est sans doute la partie la plus douloureuse de cette histoire que conte Glégan qui ne compte plus vraiment les années, tellement il sent les jours proches. Malgré le peu de force qu’il lui reste, il parle des douleurs ayant marqué sa vie de famille avec rage. Sur son visage, se lisent douleur, déception et tristesse. « S’il fallait reprendre, je vivrais bien loin de la grande famille pour l’épanouissement des miens », lâche-t-il, baissant la tête. « Ils ont tué tous mes enfants », reprend-il, gardant la même position. Une manière de se contenir et de retenir ses larmes, abattu. Et à ce moment du récit, certains de ses enfants autour de lui ont dû s’isoler un bout de temps, sans doute pour lui alléger la tâche.

Il s’était marié à huit femmes dont quatre ont été arrachées à autrui par ses soins. « A chaque fois, j’ai payé auprès des autorités les contreparties pour avoir pris des femmes d’autrui », assure-t-il, un peu comme pour illustrer ses prouesses d’antan. Sur les huit épouses, trois l’ont abandonné, trois sont décédés et deux lui restent. Elles ne vivent plus avec lui dans sa résidence où il s’est isolé « loin de la famille », mais l’une d’elles « assure encore ses obligations ».
La vie de ce centenaire qui aura tellement joui de ses terres n’a pas été non plus un long fleuve tranquille. Que de tumultes et de douleurs ! « Oui j'ai perdu au total 16 enfants ». Oui ! répond-il. « Mes oncles et mes tantes… la famille » sont la cause de ces pertes.

C’est d’ailleurs là, explique-t-il, la raison pour laquelle il s’est isolé définitivement de «cette famille » pour passer ces derniers jours tranquille « loin d’eux ». A cette partie du récit de sa vie, il perd de sa superbe et explique comment, « par haine ou par convoitise, ceux qui ne voulaient pas le voir réussir s’en sont pris à ma progéniture ». Qu’a-t-il fait face à ce désastre? « Je ne suis pas resté les bras croisés. Je me suis allié des services de bien des charlatans qui, pendant longtemps, m’ont floué. Ils étaient de connivence avec mes ennemis. Quand je finissais de satisfaire à leurs exigences, mes oncles et mes tantes qui étaient à des degrés assez élevés dans la sorcellerie passaient par derrière et se portaient garants de mon malheur. Ils exigeaient qu’on me laisse à leur solde. J’investissais dans les fétiches et le charlatanisme sans résultats.

Une bonne partie de ma fortune et de mes terres y est passée, sans succès», relate-t-il, tout triste. Comment cette supercherie a-t-elle donc pris fin ? « Un charlatan de Hèkanmè, pris de pitié pour moi a fini par tout me révéler. Dans son antichambre, après avoir fait ce qu’il fallait, il m’a fait voir, à travers un miroir posé sur un gros fétiche, ce qui se passait en réalité avec moi et m’a fait comprendre que je nageais en eaux troubles ». Dès lors, dos au mur, et ne sachant plus à quel saint se vouer, Glégan confesse qu’il s’est résolu à subir son sort, sans plus rien y faire. Mais c’était en réalité sans se douter que ce dernier féticheur venait de siffler la fin de son malheur. Le Christ était à sa porte.

La renaissance de l’homme des fétiches

L’heure de Dieu est la meilleure, enseigne la vie. Cette leçon, Kinnangbo Laly Tchêzounmè l’apprendra aussi. Comme lui, on ne sait pas pourquoi les fondateurs de la communauté chrétienne Union renaissance d’hommes en Christ qui lui ont fait découvrir la vie chrétienne lui ont donné ce prénom de Moïse, celui par qui Dieu a fait délivrer son peuple de l’esclavage égyptien. Mais, il le porte avec fierté et une foi inébranlable en Dieu. «Depuis que j’ai rejoint l’église, je n’ai plus perdu un seul enfant», reconnaît-il. Les préceptes de Dieu, il en fait sa chose et veut bien les respecter à la lettre. Ce n’est d’ailleurs pas une question de volonté. Il le fait si bien, prie tous les jours et nombre de ses enfants l’ont rejoint sur cette voie qu’il juge salutaire. Il est de tous les rendez-vous importants de sa communauté religieuse, malgré son âge avancé. « Je ne bois plus parce qu’on me l’a interdit à l’église. Quand j’intégrais la vie chrétienne, j’ai renoncé à tout. J’ai accepté Dieu et pour cette raison, j’ai sorti tout ce que j’avais comme fétiches et je les ai remis pour qu’ils soient brûlés ». Pour Moïse Tchêzounmè, « La foi par les actes, les comportements » c'est tout ce qui compte.

Bref détour par la politique

On n’aurait pas été complet en parlant de Glégan sans évoquer son incursion en politique. C’est un ami personnel de Sourou Migan Apithy. « C’est un grand homme. Un homme bien pour qui j’avais une forte admiration. La considération entre nous était réciproque. Je connais chez lui à Porto-Novo. J’y suis allé maintes fois, soit pour des visites de courtoisie, soit pour des réunions politiques, soit à sa propre demande. Il me fascine en tant que dirigeant », confie-t-il. Toute la journée ne lui suffirait pas pour parler d’Apithy. Il se révèle comme un fanatique et aurait même souhaité qu’il dirige pendant bien plus de temps le pays. « Les agriculteurs ont connu un certain essor sous son mandat. Il a supprimé de nombreuses taxes qui nous pesaient et, du coup, nous vendions bien et amassions de l’argent », révèle le vieil homme tout nostalgique.
Deux autres acteurs politiques ont marqué sa vie. Le premier, le général Mathieu Kérékou. Ses contacts avec le révolutionnaire lui sont restés comme des moments d’extase. Il le magnifie comme un homme de justice. Pourtant, Glégan a bien des raisons de lui vouer une certaine inimitié. Mais, dans son cœur de vieillard, plus de place pour la rancune. C’est le général défunt qui s’est opposé à son recrutement dans l’administration. « Il a jugé que j’étais trop âgé et que je ne servirais pas longtemps », appuie-t-il. Le président d’alors aurait même refixé son âge en vue de l’établissement de ses pièces d’identité, ce qui lui vaut aujourd’hui 90 ans comme âge officiel ou du moins âge sur papier.
Son autre idole, c’est Vincent Guézodjè. Avec cette autre figure de proue de la révolution, il a beaucoup travaillé. Ils ont eu des « combines » sur bien de sujets. « J’étais son collaborateur et conseiller de loin », se souvient-il. Sauf que Glégan n’a pas eu que des amis politiques. Il est passé lui-même par la politique. Las des gaffes des dirigeants locaux d’alors, on lui a fait appel pour diriger son village. Lui qui, pendant des années, a toujours rejeté cette sollicitation, enfilant plutôt la toge de faiseur de roi qui lui allait à merveille. Mais quand est venu le moment où les préférences se sont portées sur sa modeste personne, il n’a pas pu opposer de résistance. « Quand on avait demandé aux votants de s’aligner derrière les trois candidats que nous étions, j’étais celui qui, de loin, avait le plus grand nombre de votants». Malgré les contestations qui ont suivi son élection, il soutient avoir toujours été « juste, impartial, sincère et honnête dans ses jugements ».

Tout est fin prêt pour ses obsèques !

Moïse Tchêzounmè n’a pas peur de la mort. « J’attends juste le moment. Je sais que c’est imminent. Il ne me reste plus trop de temps», annonce-t-il. « Si je tombe, quelle que soit la situation financière de mes enfants, on doit pouvoir m’offrir les obsèques que je souhaite», insiste-t-il. Pour combler ce rêve qui lui semble bien cher, il a pris une série de dispositions. A la question de savoir à quoi lui serviront les quatre chambres en chantier sur le flanc droit de sa résidence et presque achevées, sa réponse se fait sans ambages. « Ce sont pour les quatre filles encore vivantes. Elles sont toutes mariées. Mais, le jour où je tomberai, elles devront rallier ici, sans doute avec leurs époux et des accompagnateurs pour mes obsèques. Je conçois mal qu’on soit obligé de déranger les locataires ou de solliciter de l’espace de leur part. C’est pourquoi je fais construire ce bâtiment de quatre salons et chambres avec cuisine et arrière- cour », révèle-t-il tout sourire. Puis, il reprend, avec un air moqueur, que la pratique à Wawata, c’est que certains esprits malintentionnés vous attirent la pluie dès lors que vous avez une cérémonie. « Je veux mettre les miens à l’abri de tout désagrément à ce propos afin d’avoir des cérémonies grandioses », dit-il avec fierté.
Il oriente ses enfants vers les charlatans de Dèkin, dont la réputation en la matière se passe de commentaire. « Tournez-vous vers eux et ils viendront vous aider à contrecarrer tout assaut», lance-t-il à son fils Théodore. C’est d’ailleurs lui qui détient les fonds mobilisés par Glégan pour ses obsèques. A ce fils, enseignant à Cotonou, il a fait ouvrir un compte spécial sur lequel est déposé un montant correspondant à un mois de frais de morgue, les frais pour la conception de son cercueil et un petit surplus « pour engager les premières dépenses». Théodore Thèzounmé est d’ailleurs lui-même convaincu, au regard du dernier chantier lancé par son père, et de certains de ses propos dernièrement que «la fin est proche. Le lieu où il sera inhumé est connu et prêt. Il a souhaité ne pas passer plus d’un mois à la morgue ».

L’homme qui s’est révélé toute sa vie comme un besogneux discret qui a offert l’essentiel de sa vie à la terre ne souhaite pas être enterré comme un vil individu. « J’ai trop souffert dans ma vie. J’ai travaillé. J’ai cherché l’argent. J’en ai eu. Je mérite des obsèques grandioses. Il faut qu’on sache que c’est un baobab qui est tombé, qu’un grand homme s’en est allé. Je ne les attends de personne et je n’attends rien de personne. Mes enfants sauront me les offrir. Mais, il y a une chose essentielle: des coups de canon doivent être tirés. Si depuis l’au-delà, il est possible de voir ce qui se passe ici-bas, je pourrai vous voir respecter chacune de ces prescriptions que je vous ai faites », confie-t-il. Cette dernière volonté semble lui tenir à cœur comme une condition indiscutable. Et, comme il est un homme des bonnes adresses, il a également prospecté pour identifier les bons tireurs et l’adresse est déjà à la disposition des cinq garçons encore en vie. Tout est fin prêt, pourrait-on dire. Mais, le vieux laboureur comme dans la fable de La Fontaine face à ses enfants, ne manque pas lui non plus de conseils. Le travail. Il en fait la condition essentielle pour l’épanouissement. Aussi, les engage-t-il à rester isolés de la famille, à respecter les préceptes de la vie, à être partout sincères et honnêtes.
Personnellement, aucun de ses enfants n’a été orienté vers les champs. Certains parmi eux sont en pleine réussite dans le métier qu’ils ont embrassé et il en est fier. D’autres ont eu moins de succès. Tout comme il y en a à qui le bonheur tarde à sourire. Mais loin de désespérer, il soutient, dur comme fer, que certains enfants ne prennent leur envol qu’après le décès de leur géniteur. Rien n’est donc encore perdu, pense le centenaire, mains à la tempe. En cette nuit du mercredi, comme c’est bien souvent le cas pour lui, il dormira paisiblement et «l’Esprit de Dieu qui vient souvent lui parler », lui dira encore un ou deux mots. Que lui dira-t-il ? Nul ne le saura. Cette partie, Glégan l’emportera sans doute avec lui, quand viendra le moment d’entrer dans l’éternité d’où il sourira éternellement aux siens. Comme il venait de le faire à la fin de ses échanges, jetant un regard affectueux tout autour de lui avant d’engager sa marche titubante pour rejoindre son salon, recevoir quelques jeunes du voisinage pour les écouter et les conseiller sur diverses préoccupations?

Évaluer cet élément
(0 Votes)
Lu 2273 fois