La dernière surprise qui nous vient de la Cour pénale internationale, c’est que Laurent Koudou Gbagbo et Charles Blé Goudé recouvrent leur liberté. Même si le bureau du Procureur n’est pas d’accord, c’est en soi un événement. Retour sur les raisons d’une libération-surprise.

Une décision de la Cour pénale internationale (Cpi) de la Haye qui prend tout le monde de court. Laurent Koudou Gbagbo et Charles Blé Goudé sont acquittés concernant l’ensemble des charges retenues contre eux, et mis en liberté immédiate. Quoi que souhaitée et longtemps attendue par la plupart des analystes de ce procès, le verdict des juges de la Cpi a de quoi surprendre, et doublement d’ailleurs. D’une part, sachant que le verdict définitif - après près de huit années d’enquête, trois années de procès et plus de quatre-vingt témoins à la barre -, à propos des dossiers de l’ancien président ivoirien, Laurent Koudou Gbagbo, 73 ans et de son poulain, Charles Blé Goudé, 47 ans, est attendu pour mars 2019, on était déjà surpris que les juges prennent l’initiative de rouvrir le dossier, le jeudi 13 décembre 2018, pour, semble-t-il, accorder une libération provisoire aux co-accusés. D’autre part, le caractère immédiat et non provisoire de la décision des juges à l’issue de l’audience tenue le mercredi 16 janvier 2019 rajoute une couche à la surprise. Et, la question que tout le monde se pose depuis lors : pour quelles raisons les juges de la Cpi ont-ils voulu ainsi se débarrasser du dossier Laurent Koudou Gbagbo et de Charles Blé Goudé ?

La crédibilité de la Cpi face à un dossier « vide »

La décision rendue mardi dernier par les trois juges de la Cour pénale internationale sonne comme un verdict de non-lieu, dans un procès que bon nombre de spécialistes du droit international ont taxé, dès son ouverture en janvier 2016, de « justice des vainqueurs ». Pour l’accusation, Laurent Koudou Gbagbo aurait élaboré un « plan » dès son élection, en 2000, pour « conserver le pouvoir par tous les moyens, y compris par l’emploi de la force contre des civils ». Lors de l’audience de confirmation des charges, remplaçante de Moreno O’Campo, la Procureure Fatou Bensouda a dû se rendre à Abidjan en juillet 2013, puisque la Cour avait jugé en juin de la même année que les preuves en l’état étaient insuffisantes et qu’il va falloir que la juge gambienne étoffe mieux son accusation. Inutile de rappeler qu’elle n’a pas fait mieux, et sa déclaration à l’occasion est un aveu d’échec : « J’ai transmis toutes les preuves en ma possession à la Cour. Je n’en ai pas d’autres, et je m’en remets à la décision des juges ».
A cette étape de la procédure, une décision de non-lieu aurait dû être rendue. Mais, n’oublions pas le caractère singulier de ce procès, et la conséquence d’une telle décision du côté d’Abidjan en 2013. Les charges seront confirmées - les quatre chefs d’accusation de meurtres, viols, persécutions et autres actes inhumains, pour lesquels les co-accusés ont toujours plaidé non coupable -, et le 28 janvier 2016, le procès dans l’affaire « Le Procureur contre Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé » s’est ouvert à la Cpi devant la Chambre de première instance I, composée des juges Cuno Tarfusser (Italien - Président), Olga Herrera Carbuccia (République dominicaine) et Geoffrey Henderson (de Trinité-et-Tobago). La suite est connue : un procès qui traine en longueur, avec un Procureur qui multiplie les initiatives pour faire condamner les accusés… en vain ! Au regard de tout ce qui précède, la première raison qui peut motiver les juges de la Cpi à prendre l’initiative d’une libération immédiate et définitive des détenus est la crédibilité de la Cour pénale internationale.

Le changement des acteurs du scénario

S’Il y a une évidence à ce jour dans le procès Gbagbo, c’est que l’audition des témoins, qui devrait appuyer les quatre événements principaux sur lesquels l’accusation a reposé ses convictions, a plutôt renforcé les doutes quant à la réalité de deux d’entre eux : la répression de la marche des femmes pro-Ouattara le 3 mars 2011, et le bombardement du marché Siaka Koné le 17 mars 2011. A ce sujet, des éléments concordants font apparaitre ceux-ci plutôt comme une manipulation dans le but de fournir le prétexte à l’adoption, le 30 mars 2011, par le Conseil de sécurité des Nations Unies, de la résolution 1975 qui empêchait « l’utilisation d’armes lourdes contre les populations civiles », et dont l’interprétation abusive a permis à la France et aux Nations Unies d’intervenir militairement pour donner le coup de grâce au régime du président Laurent Gbagbo en avril 2011. Quant à la marche du 16 décembre 2010 sur la radiotélévision ivoirienne, plusieurs témoins, parmi lesquels des généraux, ont contesté son caractère pacifique, puisque des hommes armés, qui s’étaient infiltrés parmi les manifestants, ont attaqué les Forces de défense et de sécurité, peu de temps après qu’elle ait débuté.
Dans un tel contexte, les révélations de Mediapart, en son temps, jettent la lumière sur un dossier concocté de toutes pièces, et sur la raison véritable du transfèrement du président Laurent Gbagbo à la CPI, qui ne réside pas alors dans la volonté d’incarcérer un criminel, mais d’éloigner un « élément » gênant de la scène politique ivoirienne… pour mieux « piller » ce pays. Sauf qu’aujourd’hui, Nicolas Sarkozy n’est plus président français, et son successeur, Emmanuel Macron, a bien envie de rendre la France plus « fréquentable » en Afrique. Car, ce qui s’est passé à Abidjan, et plus tard à Tripoli, a renforcé le sentiment anti-Français, et rappelé les sombres périodes précoloniales, voire postcoloniales où des résistants africains étaient déportés hors du continent ou dans des pays considérés comme l’arrière-cour de Paris. Gbagbo n’est pas contre la France, et Nicolas Sarkozy a visé « perso» en attisant le feu de la division, au nom de son amitié avec Alassane Dramane Ouattara. On peut comprendre alors que le président Emmanuel Macron, en marge de la 73é Assemblée Générale des Nations Unies à New York, parle à la fois de «respect du droit international» et de « réconciliation », sur une question en rapport au procès Gbagbo.
Par ailleurs, nul n’ignore le rôle trouble joué par l’Onu de Ban Ki-Moon dans cette affaire ivoirienne où un camp a été soutenu contre l’autre - au vu et au su de tout le monde, et où un palais présidentiel a été attaqué, au nom de la souveraineté « sous-traitance » de la Côte d’Ivoire -. L’Onu, qui peine à se réformer, a donné la preuve supplémentaire qu’elle est là au service des intérêts géostratégiques des grandes puissances et non de la paix et de la sécurité du monde. Là encore, les choses ont changé. Antonio Manuel de Oliveira Guterres n’est pas Ban Ki-Moon. Ancien président du groupe parlementaire socialiste, secrétaire général du Parti socialiste, et premier ministre portugais, avant de devenir Haut-commissaire des Nations Unies pour les réfugiés, puis le Patron du Système des Nations Unies, pour l’institution qu’il incarne et le socialiste qu’il demeure, il ne peut pas rester insensible au cas Gbagbo. Laurent Koudou Gbagbo, le socialiste bon teint.
Somme toute, si des révélations de Mediapart attestent que Paris et New York ont pesé de tout leur poids pour que Laurent Koudou Gbagbo et Charles Blé Goudé aillent à la Cpi et restent en prison, - malgré l’insuffisance de preuves pour conforter les charges à leur encontre -, rien ne prouve que l’axe Paris-New York ne fonctionne pas à nouveau, en faveur de la libération des deux détenus.

Les événements du côté d’Abidjan

La troisième raison, et pas des moindres, qui peut militer en faveur de la libération immédiate et définitive de Laurent Koudou Gbagbo et Charles Blé Goudé, pourrait être la gestion actuelle du pouvoir d’Alassane Dramane Ouattara. Aujourd’hui, la réconciliation est au point mort, même si quelque huit-cent détenus politiques ont été amnistiés le 6 août 2018, la veille de la fête de l’indépendance du pays, par ses soins. Sa majorité a volé en éclats. L’ancien président Henri Konan Bédié, le président de l’Assemblée nationale, Guillaume Soro, et lui, ne s’entendent plus du tout. En plus, La Lettre du continent aurait laissé courir le bruit que la bonne gouvernance aurait déserté le forum à Abidjan. Dans ces conditions, pour des puissances occidentales qui aiment « diviser pour régner », libérer Gbagbo serait une autre manière de garder la main, et de redistribuer les cartes, dans la perspective de la présidentielle de 2020. Mon intime conviction, c’est que Laurent Koudou Gbagbo et Charles Blé Goudé sortent de prison, non pas parce que l’on admet qu’ils sont victimes d’injustice et de la justice des vainqueurs. Mais, toujours au nom de la géopolitique du «chaos contrôlé », sport favori des Occidentaux.
C’est une bonne nouvelle… Le réveil de l’Afrique révolutionnera le monde !.

Par Elisée Héribert-Label ADJOVI

Journaliste Internationaliste / Ecrivain

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