Bientôt quatre décennies que l’histoire des «Aventures de Finagnon» a impacté le petit hameau de Sado dans la commune d’Avrankou. Mais ses acteurs, eux, s’en souviennent toujours. Parmi eux, la tante Gnonmi dont le nom apparait sur nombre de pages dans les ouvrages, tellement elle était présente dans la vie de la famille de Finagnon.

Nous l’avons rencontrée dans la commune d’Adjarra où elle vit désormais aux côtés de son époux. Nous y avons été conduits et introduits par son neveu
Finagnon. L’accueil était plutôt chaleureux et très cordial. «J’ai déjà tellement parlé de ce livre à tellement de gens», admet-elle d’entrée, toute souriante. Elle est couturière de formation. Le livre n’en fait pas cas. Mais, c’est bien son métier. Et elle continue de l’exercer. Elle le cumule avec ses activités commerciales. Même si elle n’est plus dans son atelier, elle continue d’être sollicitée par ses clients.
Mèdégnonmi Félicienne Fassinou est son vrai nom. Son célèbre nom dans les ouvrages « Les aventures de Finagnon », elle le tient du diminutif de son prénom traditionnel « Mèdégnonmi», d’où Gnonmi. Un nom révélateur, dira-t-on, du fait de sa traduction qui signifie en langue Toli ou Goun, « je ne serais pas un inconnu». Gnonmi est en tout cas devenue célèbre. Peut-être pas physiquement identifiable de tous, mais son nom sonne dans le subconscient de toute une génération de Béninois comme celui de la femme traditionnelle modèle, très soucieuse du bien-être de la famille et surtout de ses neveux, nièces, cousins et cousines avec en première ligne, Finagnon, l’adulé.
Ce n’est pas non plus son mari, Victorin Kintogandou, mécanicien de formation, qui ignore la notoriété de la femme qu’il a épousée. Celle-ci lui profite à bien des égards. « Chaque fois que je suis présenté quelque part comme le mari de tante Gnonmi, je fais l’objet d’une grosse attraction. Les gens me posent plein de questions», raconte le vieil homme avec un large sourire qui laisse entrevoir sa joie. «Dernièrement, dans une mairie, j’ai été épargné d’une longue file d’attente et je suis passé avant tout le monde, juste parce qu’un des travailleurs m’a reconnu et a crié : c’est le mari de tante Gnonmi», témoigne-t-il. Pourtant, lorsqu'il s'est épris de la jeune et belle Gnonmi des décennies antérieures, il ne savait rien de son passé glorieux. Il vivait déjà avec elle, bien avant que le cours des évènements ne l’oblige à comprendre qu’il a pris avec lui une femme célèbre dont quatre différents tomes d’un ouvrage ont magnifié les qualités. « Ce fut un moment où elle faisait l’objet de trop de sollicitations. Elle recevait des coups de fil et devrait se rendre expressément à Sado pour des journées entières », témoigne-t-il.

Une « Mémé » heureuse

La petite tante célibataire d’antan est devenue une mémé heureuse qui passe son quotidien à se consacrer à son étalage de vente de divers produits soigneusement rangés dans une boutique, à prendre soin de ses petits-enfants et de son mari, son assistant à la boutique, lorsqu’il n’est pas occupé par ses propres affaires. Ce mercredi soir, c’est un de ses petits-fils qui lui donne du fil à retordre à la boutique entre mille caprices. Plutôt que de le gronder ou le réprimander, elle le prend dans ses bras, prête à donner corps à chaque envie de l’enfant qui multiplie les caprices à mesure qu’on le satisfaisait.
Teint clair, en très bonne santé d'apprence, dotée d'un sourire qui revient incessamment sur ses lèvres, son sens de l’humour, tel que décrit par les rédacteurs du livre est encore intact et elle ne tarde pas à le faire savoir. Avant de se laisser prendre en photo, elle décide de renouer le pagne qui lui sert de foulard. « Je continue de le nouer à la manière dont je le faisais dans le livre », lance-t-elle, toute souriante. C’est d’ailleurs-là l’autre élément qui la caractérise : un sourire légendaire. Malgré l’âge, plus de 50 ans, elle garde une certaine fraicheur dans le visage et dans la voix et un début de ride qui trahit ses cinq décennies de vie. On lui donnerait bien moins que ça alors que son neveu pense qu’elle doit en avoir un peu plus.
Des anecdotes sur le livre, elle n’en a plus vraiment. « Ça fait déjà bien longtemps, toute cette histoire», introduit-elle. Néanmoins, le premier contact avec les rédacteurs ou du moins les initiateurs du livre lui est resté. «Je faisais la cérémonie de sortie de la jeune sœur de Finagnon, Agossi, comme il est de coutume chez nous, quand ils sont venus à la maison avec mon neveu. Tout est parti de là et ils m’ont posé de nombreuses questions», se souvient Gnonmi. Elle confesse n’avoir pas été au premier rang dans l’aventure. « C’est beaucoup plus mon frère aîné, le père de Finagnon, qui a été l’interlocuteur de ces gens. Mais, ils nous réunissaient souvent et nous échangions », relate-t-elle. De quoi parlait-on à ces occasions? Les réponses qu’elle en donne sont plus ou moins vagues. « Quelque-fois, il était question de définir un projet de voyage concernant mon neveu ou encore de parler d’un sujet relatif à la vie ou au mode de vie au sein de notre famille» reprend-elle. Autres choses dont elle se souvient très bien, ce sont les nombreuses sollicitations pour parler du livre, de l’histoire de Sado et de la famille Fassinou (Bonou) dans le livre.
« Pendant les vacances surtout, Sado était rempli. Les élèves et étudiants venaient de toutes parts. Ils nous prenaient en photo et nous posaient toutes sortes de questions. Sado s’animait du lever du jour à la tombée de la nuit. Il grouillait de monde. Je n’avais même pas le temps pour mes propres activités », raconte-t-elle. « Même quand j’ai rejoint Adjarra avec mon mari, il arrivait souvent que, pour les besoins des visiteurs ou de ceux qui venaient en excursion, je me déplace expressément vers Sado ».

Des regrets tout
de même…

Satisfaite et heureuse de la petite part qui lui est revenue comme actrice dans «Les aventures de Finagnon», tante Gnonmi garde au travers de sa gorge, une quinte de déception. Si elle confesse n’avoir rien gagné dans cette « affaire», elle n’en fait pas non plus une histoire. C’est pourtant-là, sa première déception. « Nous avions accueilli la nouvelle avec enthousiasme et je dois dire que cela a contribué à faire connaître mon village, Sado, mais le sort que le livre a connu après ne m’a pas plu. Les gens nous ont beaucoup dérangés, on nous faisait parler, mais nous n’avions rien eu ni rien obtenu », laisse entendre, l’air agacé, la vieille dame. «Même Finagnon n’en a rien tiré et c’est ce qui me désole le plus », reprend-elle. « On a eu des séances de travail avec les initiateurs, mais je dirais qu’ils se sont servis de nous d’une certaine manière. Ils nous ont donné une réputation certes, mais à part ça, rien. J’en suis déçue et très triste», confie-t-elle, l’air plutôt abattu. Pendant ce temps, debout à cinq pas de lui, son neveu la contemple, hoche la tête, le visage tout aussi attristé. Un moment de silence envahit la petite pièce sans témoin qui reçoit les confidences de Gnonmi. Elle ne semble pas en faire un problème, même si le cas de son neveu lui a vraiment laissé une grosse déception.
Et, son autre déception ne tarde pas à se révéler : le sort qu'a connu le livre. Sans être didacticienne ou technicienne de l’enseignement, la couturière-commerçante semble assez remontée contre le retrait des ouvrages du programme d’enseignement. Elle dit l’avoir su lorsque les sollicitations autour du livre ont baissé. Pourtant, souligne-t-elle, des générations ont lu et beaucoup appris de ces ouvrages. « Mon seul souhait, c’est que les livres reviennent dans l’usage au profit des écoliers. Beaucoup continuent d’en entendre parler, mais ils n’ont jamais eu la chance de les lire. Ils ont contribué à l'instruction de plus d’un et je souhaite que les enseignements que les autres en ont tirés puissent être utiles pour les générations actuelles», insiste-t-elle. Cette prière sera-t-elle entendue? Toute la question est là. Mais pour l’heure, place aux oubliettes. Et tellement elles sont si profondes que Gnonmi elle-même ne peut s’empêcher de soupirer : « Beaucoup pensent que je suis décédée ou que je ne suis même plus dans le pays. Pourtant, je suis là… ».

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