Gaston Kassogbé Azoua s’en est allé dans la nuit du vendredi 30 novembre dernier. Ancien secrétaire général de la Confédération syndicale des travailleurs du Bénin (Cstb), de septembre 1992 à avril 2013, il laisse l’image d’un grand militant. Témoignages…

Anselme Amoussou, secrétaire général de la Confédération des syndicats autonomes du Bénin (CSA-Bénin)
« Il était présent sur tous les fronts de lutte pour la liberté et la justice… »

Le monde syndical perd l'une de ses grandes figures en la personne de Gaston Agoua. Quels sentiments vous animent en ce moment de grande tristesse ?

De la tristesse bien entendu. Beaucoup de tristesse parce que c'est incontestablement une grande perte pour le monde syndical béninois en particulier mais également pour tous les citoyens attachés aux idéaux de liberté et de justice. Le camarade Azoua a été une icône dans le paysage de la veille citoyenne. Je sais qu'il avait été affaibli physiquement par la maladie et qu'il a courageusement lutté jusqu'au bout. Il va enfin profiter du repos du guerrier.
Je suis admiratif de la vie qu'il a vécue. Une vie pleine au service des travailleurs.
Que le Tout-Puissant l'accueille.

Héritier sans doute de son combat, vu votre position à la Csa, que vous inspire son parcours ?
Il a marqué l'histoire du Bénin. Il occupait vraiment l'espace public non pas pour lui mais parce qu'il était présent sur tous les fronts de lutte pour la liberté et la justice. Quand vous êtes un acteur social, vous ne pouvez que caresser le rêve de faire la moitié au moins de son parcours.
Mon admiration pour lui date de mon séjour à l'Ecole normale intégrée où il avait déjà joué sa partition pour nous aider à résoudre des situations difficiles.
Son courage et sa témérité (il en faut parfois), son franc-parler, sa conviction, son engagement et sa constante disponibilité pour impacter le bien-être des travailleurs sont une référence pour les leaders du mouvement syndical béninois.

D'aucuns estiment que la jeune génération n'est pas aussi pugnace que lui en son temps. Quels enseignements tirer de son militantisme ?

J'ai déjà entendu ces propos. Les époques ont changé et nous ne devons ni nous tromper d'époque comme certains, ni nous tromper d'interlocuteurs. Chacun de nous a son leadership qu'il exerce avec son vécu, son éducation et son tempérament.
Cela mettra du temps certes. Mais je suis persuadé que l'opinion publique comprendra que les comparaisons ont leur part de subjectivité.
Le leadership ne consiste pas à copier un style pour se dénaturer. Il faut d'abord être leader de son leadership pour espérer l'imposer aux autres. Ce trait de caractère nous a été enseigné aussi par quelqu'un comme le camarade Azoua qui ne ressemblait qu'à lui et non à ses prédécesseurs.
La jeune génération fait le combat qu'il doit faire avec ses armes et dans un contexte totalement différent. Et avec ce qu'on peut appeler son style à elle

Emmanuel Zounon, secrétaire général de l’Union nationale des syndicats des travailleurs du Bénin (Unstb)
«Il est très sociable et très conciliant...»

« Le camarade Azoua est un grand homme. Un grand syndicaliste et un combattant avec des convictions claires. C’est un homme de gauche qui croit que l’ouvrier peut transformer la société. Il a fait le bon combat avec nous.
Ce que je retiens particulièrement du camarade Azoua, c’est un homme à double nature. Tous ceux qui voient Azoua au front pensent que c’est un bouillant. Mais, en réalité, il est très sociable et très conciliant. Il recherche le compromis. C’était quelqu’un qui est pour l’unité d’action syndicale.
Malheureusement, les Africains n’écrivent pas. Je ne sais pas s’il a pu laisser un mémoire pour la postérité. Sinon, Azoua est une bibliothèque dans le mouvement syndical africain.
Comme vous le savez, il y a un temps pour tout. Un temps pour naître et un temps pour mourir. Qu’il repose en paix. »

Pascal Todjinou, ancien Sg Cgtb, camarade de lutte du de cujus
« C’est un véritable combattant de la liberté... »

« Il faut avouer que c’est avec douleur que je vous parle, pour la simple raison que le camarade Gaston Kassogbé Azoua et moi nous nous sommes connus depuis juin 1977. Je l’ai connu comme un grand combattant. Il a été combattant jusqu’à la révolution et pendant toute la durée de la révolution. Il s’est même infiltré dans le Parti de la révolution populaire du Bénin (Prpb) pour comprendre les fondements même du parti pour mieux l’utiliser contre le parti.
C’est un véritable lutteur. Il a lutté jusqu’à ce qu’on ait forcé la Conférence nationale, même si les politiciens l’ont récupérée rapidement. Mais, c’est la lutte des travailleurs qui a amené à la Conférence nationale.
Après la Conférence nationale, il est devenu secrétaire général de la Cstb, et ensemble, pendant que moi, je suis venu au syndicat finalement, nous avons mené le combat. Je peux vous affirmer que Gaston Kassogbé Azoua est un véritable combattant de la liberté. Et cela, je le dirai partout. Je ne le dis pas à titre posthume. C’est parce que je l’ai connu.

Paul Essè Iko, ancien Sg Cstb, collaborateur de premier rang et successeur du disparu
« Lorsque les problèmes se posent, Gaston Azoua les analyse… »
« La vie syndicale du camarade Azoua aux côtés duquel j’ai été dans les luttes ouvertes officielles, après qu’on ait arraché les libertés de hautes luttes, après que nous ayons fait les bureaux de liaison dans le combat politique et syndical, je puis vous dire que Gaston Azoua a été un homme de combat. Mais, généralement, il n’est pas impulsif comme moi. Lorsque les problèmes se posent, Gaston Azoua les analyse. Je peux dire qu’au moment où j’ai travaillé avec lui, j’ai beaucoup appris.
Des moments épiques dont je peux vous parler, c’est que Gaston est très discipliné. Lorsqu’on est dans la lutte, il peut te prendre comme chef de combat et il suit tes instructions.
Gaston Azoua est un exemple dans la fidélité à la lutte, la détermination de se battre à des moments donnés. Je me souviens que dans ces combats, nous nous sommes sacrifiés. Des discussions s’engageaient entre lui et moi en cours de route. On arrêtait l’engin et on se met à se chamailler. Chacun dit son point de vue, mais la personne qui se reprend, c’est encore Gaston Azoua. C’est lui qui me calme et me motive pour la lutte. Nous n’avons pas toujours été compris par les travailleurs de façon générale, mais aussi par d’autres confédérations. Mais tout le monde profite des fruits de ces luttes aujourd’hui.
Déjà dans la clandestinité, il a lutté pour le pays. Mais après cela, il a lutté ouvertement. Nous avons fait le congrès ouvert de la Cstb en 1992, parce que la Cstb était une organisation clandestine. Et, depuis, il a pris la tête de l’organisation.
Quand il a senti des faiblesses, il a décidé lui-même de partir. Il nous a dit qu’il n’avait plus le profil et ensemble nous avons organisé la transition. Il a donné sa démission et moi j’ai assuré son intérim pendant six mois avant d’organiser le congrès. Puisqu’il lui restait encore deux ans, j’ai dû achever son mandat.
Ce que je retiens de lui, c’est que Gaston Azoua a eu des éléments très positifs dans le combat. Il a servi de paravent pour la lutte syndicale, et même la lutte politique. Je puis dire qu’il faut se battre et continuer les œuvres positives de Gaston Azoua et faire en sorte que notre jeunesse s’en inspire et que le peuple puisse en bénéficier. Nous avons des combats encore à mener. La lutte pour les libertés est remise à l’ordre du jour.
On peut beaucoup dire sur le camarade Azoua, mais on ne peut pas tout dire sur lui. Nous avons perdu. Que nous reste-t-il? Il faut tirer leçon de sa vie et de son œuvre. Il s’est sacrifié depuis sa tendre jeunesse dans l’Ujed, dans toutes les organisations démocratiques, dans les comités d’actions, dans les bureaux de liaisons, dans les syndicats, etc. Et, à des moments donnés, des regroupements se font pour délivrer le pays. Il a fait partie de ces organisations-là. La jeunesse doit s’en inspirer.
Nous ne devons pas pleurer Gaston Azoua. Nous devons plutôt aider à ce qu’il y ait des Gaston Azoua plus étincelants que le de cujus. Tirons leçon et continuons le combat».

Moudassirou Bachabi, secrétaire général de la Confédération générale des Travailleurs du Bénin (Cgtb)

« Rechercher des gens qui ressemblent à Azoua, on va attendre longtemps… »
Comment accueillez-vous aujourd’hui la disparition du doyen Gaston Azoua ?

Il y a des morts qui vous écœurent pendant des vies. Azoua fait partie de ces cas là. Il a tout donné pour ce pays aussi bien politiquement qu'au plan syndical. Si nous revenons sur l'échiquier, syndical, vous savez qu'au Benin, il n'y a pas une école syndicale. Pour nous, ces doyens sont pétris d'expériences, sont des bibliothèques, ils sont des experts. Le doyen Azoua s’en est allé à un moment où nous devons l'exploiter. Mais vous savez, le mal a commencé par le ronger et a fini par avoir raison de lui. Je dis simplement que le baobab s'en est allé puisqu'il est un baobab. J'espère que les autorités de ce pays sauront lui rendre un hommage mérité. Gaston Azoua, de toute façon, mérite bien que ce pays lui fasse un témoignage. En ce qui nous concerne, au niveau de la classe ouvrière, je crois qu'on ne ménagera aucun effort jusqu'à l'accompagner à sa dernière demeure.

Quels enseignements tirez-vous de son parcours ?
Gaston Azoua est un homme d'engagement et de conviction. C'est un combattant de jour comme de nuit. Comme je l'ai dit, il a donné politiquement et au plan syndical. Sa vie est partie pour un idéal forcément social et cela fait partie des éléments que nous devons réécrire au niveau de la classe ouvrière, parce que nous devons laisser un testament. Il en a laissé et il appartient à la jeune génération au niveau de la classe ouvrière de s'en inspirer. Azoua, qu'on l'aime ou qu'on ne l'aime pas, il a eu le mérite. Je ne sais pas s'il a réussi à écrire son mémoire sur le plan syndical. S'il ne l'a pas fait, c'est le moment pour sa confédération d’écrire quelque chose sur lui.

Pour certains observateurs de la vie sociopolitique béninoise, votre combat est loin d’être à l’image de celui de Gaston Azoua, vu sa pugnacité ?

Nous sommes des héritiers d'une école, et comparaison n'est pas raison. On doit savoir raison garder. C'est trop facile de juger les autres. Nous ne sommes pas de la même école. Azoua a son école et en tant qu'être humain, il a ses émotions, ses impulsions. Je crois que ce qu'on va rechercher, c'est que le combat syndical reste syndical. Mais rechercher des gens qui ressemblent à Azoua, je crois qu'on va attendre longtemps. Je crois que nous faisons ce que nous pouvons faire avec une méthodologie qui, certainement, n'est pas celle à laquelle les gens sont habitués. Mais ils finiront par se rendre compte que l'action syndicale reste plus efficace que par le passé.
Même si quelques fois, nous avons des points de vue divergents, on se retrouve toujours pour dire l’essentiel en ce qui concerne les travailleurs. »

Propos recueillis par Kokouvi EKLOU & Yêdafou KOUCHÉMIN (Stag.)

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