En saison sèche dans le Borgou et l’Alibori, il n’est souvent pas facile de trouver la moindre mare pour faire abreuver le bétail. Consciente de cette difficulté, le Projet d’appui aux filières lait et viande (Pafilav) a entrepris de mettre à la disposition des éleveurs de la localité de Soukarou, dans la commune de Bembèrèkè, une retenue d’eau. De l’ouvrage dont la première réception n’a jamais eu lieu jusqu’à ce jour, il ne reste désormais que des vestiges.

La fin du calvaire des éleveurs de la localité de Soukarou et de ses environs, à Bembèrèkè, en matière d’eau pour alimenter le bétail n’est certainement pas pour demain. A la place de la retenue d’eau qui leur a été promise, elles continuent de contempler les débris de briques et amas de ferraille laissés sur les lieux. Et pourtant, les travaux étaient prévus pour durer seulement quatre mois. L’ouvrage n’a jamais été réceptionné que déjà, on voit ses vestiges.

Censé être réalisé depuis longtemps, l’ouvrage a tout l’air d’un chantier abandonné et en ruine. D’abord, la qualité des matériaux ayant servi pour les travaux, laisse à désirer. En témoigne la qualité de fer utilisé. Ce sont des barres de fer de 6 ou de 8 destinées aux containers au port. Sous l’effet des jets de pierres, ce qui tenait encore debout comme béton armé se détachait, tombant par morceaux. C’est un spectacle que les curieux trouvaient bien marrant, avant de se reprendre rapidement. Aussitôt, sont mises à nu la mauvaise foi et l’incompétence des entrepreneurs auxquels le chantier a été confié. Les grands perdants de cette situation, ce sont les populations d’éleveurs de Soukarou pour lesquelles cette retenue d’eau était prévue.

Les tenants et les aboutissants

Très préoccupé, le coordonnateur du Pafilav, Dr Emile Godonou Toïgbé, fera remarquer que c’est un gâchis. Alors que plus de 70 millions de francs Cfa lui ont déjà été consacrés, l’ouvrage peine à devenir une réalité.
C’est depuis, samedi 30 décembre dernier, que le projet dont il a la charge est censé avoir pris fin. Mais une prolongation lui a été accordée jusqu’au samedi 30 juin prochain, pour permettre l’achèvement des infrastructures qui ne le sont pas. Parmi les retenues d’eau dont les constructions ont été programmées, seulement deux ont été achevées, a expliqué Dr Emile Godonou Toïgbé.
« Il y a deux retenues d’eau à soucis. Celle-ci et celle de Takongou à Kandi », insiste-t-il.
Expliquant ce qui s’est passé au niveau de l’ouvrage de Soukarou, le chef projet Agetip, Nadine da Silva, a également indiqué les portes de sortie pour l’achèvement des travaux. «C’est vers février 2016 que l’entreprise a commencé les travaux, alors que l’ordre de service a été donné pour les démarrer depuis novembre 2015. Au départ, on avait déjà accusé de retard. En mai, tout le monde sait, les premières précipitations étaient en principe attendues. Le déversoir central qui a été construit n’a pas résisté à une forte intempérie intervenue le lendemain de sa réalisation », a fait remarquer le chef projet. Selon elle, c’est parce qu’il n’y a pas eu de temps de prise de mûrissement que la crue survenue a tout emporté sur son passage. « L’ouvrage est parti sous une bonne section », poursuit Nadine de Silva.
Les travaux ont donc été arrêtés de mai jusqu’à novembre 2016, à cause des pluies. Fin décembre 2016, l’entreprise était supposée reprendre les travaux pour les terminer en mars 2017. « On a demandé une prorogation de délai. Les travaux ont effectivement repris en décembre 2016. Tout allait bien jusqu’en février et mars 2017, lorsque fin mai, ils n’étaient toujours pas achevés et il y a eu à nouveau le même épisode pluvieux », soulignera le chef projet. Mais cette fois-ci, confiera-t-elle, la crue était tellement importante que le déversant reconstruit est complètement parti. « Il y a nécessité de s’arrêter et de procéder à une évaluation de tout ce qui a ou non été correctement fait. De voir si ce n’est pas un problème de dimensionnement dans la mise en œuvre de l’ouvrage. L’enquête que nous avons effectuée au niveau du déversoir a révélé que c’est un ouvrage assez sensible », a-t-elle précisé. Parce qu’il est central, elle a proposé de le faire reposer sur des remblais dont l’exécution va favoriser l’assise.
Selon Nadine da Silva, les remblais n’avaient pas été réalisés comme il le fallait.« Vous verrez au niveau du chemin évacuateur qu’il y a même des péri-
maçonnés qui avaient déjà été installés. Ils sont partis sur une grande partie », argumente-t-elle. « Prenant la mesure de la situation, nous avons décidé d’engager une procédure de résiliation, après évidemment plusieurs étapes de mise en demeure. Le problème que posait cette procédure, c’est qu’il fallait relancer l’appel à concurrence avec tout ce que cela implique également comme reprise de tous les processus de sélection », a déploré la représentante de l’Agetip. De l’autre côté, faut-il également le reconnaître, il y avait le problème des crédits déjà consommés, puisque le projet tendait vers sa fin.
Finalement, la procédure de résiliation n’est pas allée à son terme. « Pour la simplifier, nous avons décidé d’obliger le contractant à recourir à un sous-traitant. Sur d’autres retenues, une autre entreprise avait réalisé une meilleure performance », a rassuré Nadine da Silva.

De la compétence des entrepreneurs

Pour le coordonnateur du Pafilav, l’entreprise a affiché ses carences. Le bureau de contrôle a également été défaillant. C’est une suite de défaillances qui a conduit à cette situation. L’entrepreneur qui avait le marché, informe Dr Emile Godonou
Toïgbé, ne suivait rien.
En effet, le président de l’Association nationale des organisations professionnelles d’éleveurs de ruminants du Bénin (Anoper), Alfa Tidjani Aboubakar, reconnaît l’avoir averti plus d’une fois que son chantier était plutôt devenu un marché de vente de ciment et d’autres matériaux de construction. Il a dû faire retourner sur les lieux un véhicule chargé de ces matériaux volés qu’il a intercepté. Alfa Tidjani Aboubakar regrette le peu d’importance que les membres du bureau de contrôle ont souvent accordée aux observations portées à leur connaissance par les éleveurs. « Parfois, ils menacent de faire venir les gendarmes pour les arrêter. Les éleveurs avaient vu venir ce qui s’est passé », a-t-il laissé entendre.
En fait d’éleveurs, il s’agissait des membres du comité de gestion mis en place pour représenter les bénéficiaires de l’ouvrage qu’ils sont. Combien de fois, n’ont-ils pas dénoncé la qualité des travaux en cours ?
Des chantiers comme celui de Soukarou, il y en a tellement au Bénin. Le problème qui se pose concerne les compétenses réelles des entreprises auxquelles il faut attribuer les marchés. Pour se faire sélectionner, certaines n’hésitent pas à se cacher derrière celles qui ont de l’expérience. A l’arrivée, ce sont les entreprises écrans qui s’éclipsent, en leur cédant la place.
Ce qui est réconfortant, c’est que l’entreprise qui avait pris le chantier de Soukarou n’avait pas été entièrement réglée. Il reste, assure-t-on, un reliquat conséquent qui va permettre l’achèvement des travaux, sans le déboursement d’un avenant.
A l’arrivée, l’option d’un déversoir central risque d’être abandonnée au profit de celui latéral. Ce qui exigera un recollement sur près de 30 m à la digue et un élargissement de la largeur qui passera à 32 m, au lieu des 22 m prévus au départ.

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