En ce 11 février 1990, une localité de la pointe sud du continent africain est le point d’attraction de toute la communauté internationale. Des quatre coins du monde sont arrivés de grands reporters et autres pontes des médias pour vivre en direct et retransmettre un événement attendu depuis des décennies. Toutes les grandes chaînes de radio et de télévision sont représentées par un ou plusieurs envoyés spéciaux qui ne veulent rater aucune phase de l’événement.

Pour une fois, il ne s’agit pas d’une catastrophe, d’une de ces guerres tribales dont les développements rameutent de temps à autre les journalistes. Cette fois-ci, l’armée de journalistes et autres spécialistes de l’Afrique sont venus assister à l’épilogue d’une histoire qui, en son temps, avait mobilisé de par le monde toutes les forces éprises de justice, de liberté et du respect des droits de l’Homme. On était en 1964, et le 14 juin Nelson Mandela et sept autres dirigeants du Congrès national africain (Anc pour le sigle anglais) d’Afrique du Sud étaient condamnés à la détention à perpétuité.

Ce 11 février 1990, Nelson Mandela sort de prison, devant les caméras de toutes les télévisions du monde. Par le biais des accords de coopération et de partenariat, les chaînes qui n’avaient pas les moyens d’être présentes sur le terrain-comme ce fut malheureusement le cas pour le Bénin, alors en pleins préparatifs de la Conférence nationale de février 1990, ont pu faire vivre en direct pour leurs publics ce fait historique. Pour le plus grand bonheur, et aussi l’émotion de beaucoup de téléspectateurs dont la jeunesse, et en particulier la vie scolaire et universitaire, a été rythmée par des manifestations en faveur de la libération de celui qu’on avait fini par désigner sous l’appellation : "le prisonnier le plus célèbre du monde".
Après vingt-six (26) années de prison, Nelson Mandela retrouvait donc ce 11 février 1990 la liberté ; une libération qui signe aussi l’arrêt de mort du système politique dont lui et tous les Noirs d’Afrique du Sud étaient les prisonniers : l’apartheid.
Nelson Mandela est né le 18 juillet 1918 à Umtata dans le Transkei. Il est de la tribu Xhosa et de sang royal. Le prénom xhosa – authentique comme dirait l’autre – que lui donnent ses parents est Rolihlahla, c’est-à-dire "celui qui suscite des problèmes". Un prénom on ne peut plus prémonitoire pour celui qui va le porter ! En attendant de vivre son destin, Rolihlahla passera par l’initiation traditionnelle avec les enfants de son groupe d’âge avant de s’engager dans le cursus scolaire du monde des Blancs.
Orphelin de père à peine âgé de douze ans, Nelson Rolihlahla sera élevé à la cour du "Paramount chief" David Dalindyebo dont il devient le page.
Après ses études primaires et secondaires, il entre en 1938 à "Fort Hare University college for Bantou" dans le Ciskei. C’est, à l’époque, la seule université pour Noirs d’Afrique australe ; la plupart de ceux qui seront plus tard les dirigeants des pays de la sous-région y seront pensionnaires. Parmi eux un certain Robert Mugabe de 1949 à 1951. En 1940, le jeune étudiant Nelson prend une part active à une grève du mouvement représentatif des étudiants. Bien que le motif soit strictement corporatiste, puisqu’il s’agit de protester contre la diminution des pouvoirs internes de l’organisme, Mandela et tous les principaux meneurs sont exclus en attendant la fin de la grève.
Vacances forcées donc pour Nelson qui, de retour chez lui, est vertement tancé par son tuteur qui lui ordonne de retourner à Fort Hare pour présenter ses excuses à l’administration. Il ne faut surtout pas que son militantisme précoce lui fasse gâcher la chance qui est la sienne de pouvoir étudier dans cette université de renom.

Une rencontre déterminante

Après une nuit de réflexion, Nelson rassemble ses affaires personnelles et prend le chemin de Johannesburg, la ville de l’or, la grande métropole du pays. Une nouvelle étape de sa vie commence. Elle le plongera au cœur de la lutte contre le système de l’apartheid, qui se mettait en place et se renforçait par une série de lois spoliatrices contre les populations noires. A Johannesburg, Nelson qui rêve d’embrasser la carrière d’avocat fait une rencontre déterminante pour le reste de sa vie, et de sa carrière politique particulièrement.
En effet, alors qu’il s’adonnait à de petits boulots pour survivre et trouver les moyens pour réaliser son ambition, il fait la connaissance de Walter Sisulu, par l’intermédiaire d’une relation commune. Ce dernier dirige une agence immobilière et est déjà de tous les combats de la South African National Congress, qui deviendra en 1925 l’Anc. Mais le parti avait été déjà créé en 1912, soit un an avant la naissance du Parti National Afrikanner qui dominera outrageusement et avec une grande brutalité la vie politique sud-africaine pendant de très longues décennies. Avec pour mentor Walter Sisulu, Nelson Mandela va très vite faire ses classes politiques. Mieux, le trio qu’il formera avec Sisulu et Olivier Tambo rencontré, lui, sur le campus de Fort Hare Collège va œuvrer au renouveau de l’Anc.
C’est d’abord au sein de la Ligue de la jeunesse de l’Anc, dont il devient le secrétaire, que Mandela va commencer le travail de "refondation" du parti et de clarification de son programme politique, afin d’en faire le fer de lance du combat contre le régime de l’apartheid.
Le massacre de Sharpville le 21 mars 1961 marque le tournant décisif dans la vie militante de Nelson Mandela, et l’orientation radicale de la lutte anti-apartheid, caractérisée jusqu’à cette date par des manifestations de rues contre le système des "pass" imposé aux Noirs pour leurs déplacements sur les terres de leurs ancêtres. Il s’agit d’une sorte de passeport exclusivement conçu pour les populations noires et qu’il faut absolument avoir sur soi au risque de subir les brutalités de la police en cas de non présentation. C’est justement une de ces protestations pacifiques que la police de l’apartheid a réprimé dans le sang ce 21 mars. Le Pac (Panafricain Congrès) de Robert Sobukwe-initiateur de la manifestation-et l’Anc sont déclarés hors-la-loi en vertu du décret sur l’éradication du communisme.
La période de la vie en clandestinité commence pour Nelson Mandela. La nécessité de la lutte armée de libération nationale
s’impose, et les contacts à cet effet se multiplient dans les capitales des pays africains nouvellement indépendants, et qui sont en pointe dans la lutte contre le colonialisme sous toutes ses formes.

La radicalisation

Une armée de libération nationale est créée "Unkhomtowesizwe" (le fer de lance de la Nation). Nelson Mandela en est le chef du commandement national ; il prend des contacts à l’extérieur pour la formation des combattants et organise les actions sur le terrain. Bien entendu, toujours dans la clandestinité.
C’est au retour d’un de ses multiples voyages, en juin 1962, qu’il tombe dans les filets de la police raciste suite à une trahison dont l’auteur n’a jamais été cité par la police. Son procès commence le 15 octobre 1963. Mais déjà au mois de juillet, il est rejoint dans le box des accusés par le groupe de Rivona (du nom de la ferme où ils furent arrêtés), parmi lequel son parrain en politique Walter Sisulu et des noms déjà célèbres comme Govan Mbeki (père de Tabo Mbeki), Dennis Goldberg, Howard Wolpe et bien d’autres dirigeants de l’Anc et de sa branche armée.
Leur procès connaît son épilogue le 12 juin 1964 avec la condamnation à perpétuité de Nelson Mandela, Walter Sisulu, Govan Mbeki, Dennis Goldberg et d’autres militants dont la notoriété n’était pas encore bien établie.
De l’île de Robben Island en 1964, au large du Cap, où il commence à purger sa peine, à la prison de Pollsmor où il sera transféré avec son inséparable Walter, quelques années avant sa libération, Nelson Mandela va rester le flambeau incandescent dont l'éclat ne sera terni par aucune action ou manœuvre de diversion, de trahison et de répression. Sa vie de prisonnier du système de l’apartheid connaitra plusieurs phases, qu’il supporte avec une constance et une foi inébranlable dans la victoire finale.
La politique dite du dialogue avec le régime raciste sud-africain initiée par certains chefs d’Etat africains dans la décennie 1970 est la première tentative visant à banaliser le combat de Nelson Mandela et de ses compagnons. Le chef de file de ce « dialogue » est le président Félix Houphouët-Boigny de Côte d’Ivoire, une des voix qui comptaient au sein de l’Organisation de l’Unité africaine (Oua) créée le 25 mai 1963 par les premiers Etats indépendants africains. La poignée de pays africains qui adhérèrent à cette vision-de manière voilée-n’arrivèrent pas à infléchir la détermination des combattants anti-apartheid sud-africains dont les actions de résistance ne furent que se renforcer. La communauté internationale, et en particulier les pays européens, furent obligés de reconnaitre que dans cette partie sud du continent africain, les héritiers des colons européens qui débarquèrent dans cette région au XVIIe siècle n’allaient pas arriver à imposer éternellement leur domination sur les premiers habitants ; en les dépossédant de leurs terres pour en faire des étrangers dans leur propre pays.

Un leadership exceptionnel

De sa prison, Nelson Mandela garde un leadership incontesté sur le mouvement. Le Congrès national africain qu’il a grandement contribué à renforcer dans sa position de fer de lance de la lutte contre l’apartheid, s’impose comme le seul interlocuteur valable dans toute politique de négociation avec le pouvoir raciste. Toutes les manœuvres des différents gouvernements racistes se heurtent à sa détermination de n’accepter aucun compromis – même au prix de sa propre libération – qui va priver les Noirs sud-africains de tous leurs droits de citoyens, à commencer par celui du vote.
En août 1989, Frederick De Klerk arrive au pouvoir suite à la démission de P.W. Botha avec qui les négociations étaient de véritables courses d’obstacle, dans la mesure où il n’a cessé de multiplier préalables et propositions pour isoler Nelson Mandela de la direction de l’Anc. Sous les effets de la pression internationale, et surtout des militants anti-apartheid dont les rangs ne cessaient de se renforcer dans les pays occidentaux dont les gouvernements entretenaient des relations de toutes natures avec l’Afrique du sud raciste, les tenants de l’apartheid vont multiplier les subterfuges en vue d’amener Nelson Mandela à composer.
Dans son livre autobiographique « Un long chemin vers la liberté», Nelson Mandela donne des informations édifiantes, à tous points de vue, sur les péripéties de sa vie de prisonnier à vie, soumis à toutes les stratégies à la fois de pression et de séduction pour l’amener à accepter les conditions fixées par ses geôliers et leurs soutiens de par le monde pour l’amener à renoncer à son idéal de liberté pour les Noirs sud-africains.
Mais quand, le 10 octobre 1989, le nouveau président sud-africain Frederick De Klerk annonce officiellement que Walter Sisulu et sept autres combattants anti-apartheid-ses compagnons de captivité depuis Robben Island- allaient être libérés, Nelson Mandela comprend que la roue de l’Histoire a commencé réellement à tourner dans le sens de la vision de liberté sans compromission pour son peuple défendue depuis plus d’un quart de siècle.Et de fait, rencontres et négociations vont se multiplier et s’accélérer avec le pouvoir blanc, jusqu’à ce jour du 11 février 1990 quand bien au-delà de son Afrique du sud natal, la terre entière assiste à son retour triomphal à la liberté, avec ces premiers mots historiques : «Amis, camarades, compagnons sud-africains. Je vous salue tous au nom de la paix, de la démocratie et de la liberté pour tous! Je me présente devant vous, non comme un prophète mais comme votre humble serviteur, vous le peuple. Vos sacrifices infatigables et héroïques m’ont permis d’être ici aujourd’hui. Et je place les années à vivre entre vos mains. » ( Un long chemin vers la liberté ; Fayard 1995)
A 72 ans – dont 24 passés dans les geôles du régime de l’apartheid – Nelson Mandela prenait ainsi un engagement qu’il remplira sans aucune fausse note, lorsqu’il sera élu le 10 mai 1994 premier président de la nouvelle Afrique du Sud dont il fait « la Nation arc-en-ciel » annoncée pendant ses longues années de captivité?

Par Noël ALLAGBADA (Collaboration extérieure)

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