Le monde de la culture et celui des musiciens traditionnels en particulier pleurent, depuis jeudi 3 mai dernier, une grande voix : Michel Akodjènou alias Amikpon. Electricien bâtiment de formation, le roi du Kpalongo s’est éteint des suites d’une courte maladie. Mais avant de tourner dos à la scène, il est resté longtemps sous les projecteurs. Inutile de se demander si Amikpon était aimé.

On savait tout au moins qu’il avait des milliers de fans et que de nombreux artistes de la musique traditionnelle sont passés par son école. Sa musique sera désormais le seul héritage qu’il lègue à la postérité et la consolation qu’il laisse à ses admirateurs. Prémonition ? Difficile à dire. Toujours est-il que nous avions estimé à ce moment-là qu’il fallait archiver des éléments sur certains grands noms de la musique béninoise afin qu’ils n’emportent pas toutes les informations dans l’au-delà. L’entretien avec Amikpon que nous vous proposons ici est l’un des derniers, sinon le tout dernier que l’artiste a accordé à la presse sur sa personne et sur son art. Nous vous en proposons juste un extrait !

La Nation : D’où est parti votre nom d’artiste Amikpon ?

Michel Akodjènou dit Amikpon : Ce nom est venu de ma propre inspiration. Dans ma jeunesse on jouait au jeu d’acajou. C’était un jeu où il y avait trois acajous. Celui qui se met en position de lancer le meilleur acajou c’est lui qui gagne sur les deux autres concurrents. C’est à l’occasion de ce jeu que je me suis donné le nom Amikpon parce que je me suis révélé comme imbattable. Ce nom signifie simplement « meilleur des meilleurs ». Comme acajou aussi produit de l’huile qu’on appelle en fon « Ami ». L’huile rouge qui a trois couleurs est donc une huile plus efficace que les autres huiles qui ne peuvent pas l’égaler. Il n’y a aucune huile qui peut se comparer à l’huile rouge. C’est au cours de ce jeu que j’ai choisi le nom Amikpon pour dire que je suis plus fort que tous les autres joueurs ; je suis le meilleur des meilleurs, je suis imbattable. Moi, Michel Akodjènou je suis un homme imbattable. C’est Dieu qui m’a donc inspiré ce nom.

Il se dit que vous aviez commencé la musique tout jeune et que le succès vous a rejoint assez vite. Qu’en est-il ?

J’ai commencé la musique en 1969 à l’âge de 12 ans. En 1976, j’ai quitté mon premier groupe parce qu’il y avait quelques petits problèmes et on ne se comprenait plus. J’étais le plus petit et souvent quand il y a des difficultés, on me chassait parce qu’ils estimaient que je n’ai pas ma place dans le groupe à cause de mon jeune âge. Il y avait un club qu’on appelait Egbèyèmi. C’est un groupe qui joue avec le roseau. Donc quand on m’a chassé finalement du premier groupe, je suis venu dans le second, parce que je voulais faire de la musique. Nous avions à l’époque des difficultés financières. Pour aller jouer par exemple, on peut marcher de Porto-Novo jusqu’à Avrankou. Cela ne me fatiguait pas, parce que je voulais apprendre à faire de la musique.
Comme personne ne m’y a obligé, je me donnais à fond pour réussir. Un jour, on a eu à jouer une chanson qu’on appelle « Afféhan », c’est la première prestation d’un groupe de musique qui offre un spectacle pour se faire connaître à son public. J’étais à la maison quand mes amis sont venus me chercher pour m’obliger à jouer parce que celui qui joue le deuxième tam-tam était absent. C’était en 1968 le jour de « Afféhan ». C’est à partir de ce jour que j’ai commencé à jouer à ma façon et depuis lors que je joue le rythme qu’on appelle « Kpalongo ». Et après, j’ai commencé à m’entraîner régulièrement pour pouvoir me perfectionner. Mais en 1975, il y a eu un problème d’argent qui nous a opposés mes amis et moi et j’ai compris que si je ne quittais pas ce groupe, je ne vais de rien bénéficier de concret. J’ai décidé de quitter définitivement le club. J’ai créé moi-même mon groupe avec quelques frères. J’ai composé la première Face (A) d’un disque, et la deuxième Face (B) qui a mis du temps et cela a coïncidé avec l’envahissement des mercenaires de 1977. J’ai profité pour consacrer la Face (B) à la chanson sur ces mercenaires.

La chanson sur les mercenaires disait quoi ?

C’était une chanson qui rendait hommage à la résistance du général Mathieu Kérékou et ses militaires pour la défense de la patrie béninoise (Il l’entonne). Et qui se demandait pourquoi les Béninois ne vont plus jouir des fruits de leur pays. C’était mon premier ‘’33 tours’’ que j’ai sorti en 1977.

Alors comment les gens avaient-ils accueilli ce premier album ?

En ce moment, il n’y avait pas beaucoup de vedettes qui chantaient au Bénin comme aujourd’hui. Mais les Béninois avaient bien accueilli mes chansons, ils étaient trop contents. J’ai eu aussi beaucoup de conseils par rapport à cet album. Beaucoup m’encourageaient à aller de l’avant. En ce moment, les gens ne connaissaient pas bien la musique au Bénin. Ils ne souhaitaient pas investir dans la musique. Depuis ce jour jusqu’à aujourd’hui, je n’ai pas bénéficié de l’aide de l’Etat.

Au total, vous avez fait sorti combien de ‘’33 tours’’ ?

J’ai fait sortir trois 33 tours et une douzaine de cassettes. Mon dernier album est sorti en 2007. Depuis dix ans, je n’ai plus sorti d’album parce qu’aujourd’hui, les conditions sont devenues plus dures pour les artistes. Le coût de production, la piraterie, la mévente et autres. Moi, j’ai l’habitude de travailler avec des producteurs. C’est en 2010 que j’ai fini par chercher quelqu’un qui a commencé à m’aider. J’ai un album maintenant qui est au frigo, il me reste la finition. Si j’avais eu les moyens, j’aurais déjà fini ce dernier album...
Ce serait une histoire que je vais laisser aux générations futures. Moi, je n’ai pas perdu espoir. Je ne vis que de la musique. Je n’ai aucune autre activité que je fais. Mais avant j’étais maître électricien bâtiment, et j’ai libéré au moins cinq apprentis dans ma vie. Personne ne m’appelle plus pour ce travail que j’ai appris. Mais ils viennent beaucoup me chercher pour la musique. Je n’ai jamais appris la musique quelque part. J’ai seulement évolué parmi les grands de la musique. Mais personne d’entre eux ne m’a personnellement appris quelque chose. La musique, je dirai que c’est Dieu qui m’en a donné le don. Je compose mes musiques en fonction de mes inspirations, je ne copie jamais la musique de quelqu’un.

Quels sont vos rythmes de prédilection ?

J’ai pratiqué les rythmes Kpalongo, Mambo, Djibiton, Bolodjo, Mindévovi Magnokpan, Achikpo, Ogbon, Gangan… Tous ces rythmes sont mes créations. Je ne fais que changer les sons avec mes doigts. Parfois, c’est un mélange de plusieurs rythmes pour permettre à chacun de se retrouver dans son rythme. Mon groupe musical existe encore aujourd’hui. Si quelqu’un me sollicite maintenant, dans deux heures de temps je serai chez lui. J’ai des enfants qui commencent à jouer de la musique. En Afrique ou au Bénin, on naît avec la musique, ce sont les Occidentaux qui enseignent la musique. J’ai onze enfants (deux filles et neuf garçons) dont cinq s’essayent à la musique. Tous font de la musique traditionnelle, parce que c’est ce que moi, j’adore.

Comment se fait-il qu’après une si longue carrière, vous vous plaignez toujours de moyens et de défaut de soutien ?

On se connaît au Bénin. Ce que je peux dire, c’est qu’il y a trop de complications dans ce pays. Nous ne nous aimons pas. Je préfère ne pas répondre à cette question. Mais tout se paye ici bas, dit-on. En 2006, j’avais été le meilleur pour une compétition, mais je n’ai pas eu le prix. Si des choses comme ça se passent avec toi, comment peux-tu t’en sortir ?

Votre carrière vous a-t-elle permis de faire des réalisations ?

Oui, je ne peux pas mentir. J’ai réalisé des choses grâce à la musique. C’est grâce à la musique que j’ai pu orienter mes frères dans des métiers, et ils ont fondé leurs familles avec les fruits de ma musique. Par rapport à ma carrière, j’ai beaucoup de regrets. Si je continue de jouer, c’est toujours pour bénéficier des choses. Si j’avais eu de l’aide au cours de ma carrière, je ne serais plus à cette étape. Je n’ai pas beaucoup de collaborations avec les autres artistes, car comme je vous l’ai dit, c’est un monde compliqué. Je fuis les regroupements des artistes pour éviter les problèmes. Pourtant, j’ai enseigné la musique traditionnelle Kpalongo à beaucoup de gens. Ceux-là me respectent aujourd’hui, et cela me suffit. Ils continuent de venir demander des conseils pour évoluer et je continue de me montrer disponible pour les servir. (…).

Témoignage

« Je n’ai pas pour habitude de mettre ma plume au service des témoignages après le décès des artistes pour ne pas donner l’impression de participer à l’hypocrisie collective qui consiste à célébrer les hommes d’art une fois qu’ils ont franchi la rive de l’éternité. Mais je ressens comme un devoir de partager ici mon dernier échange avec Michel Akodjènou alias Amikpon. Je ne cache pas mon admiration pour sa musique, depuis des années, ayant passé deux années scolaires dans un collège dont la clôture jouxtait son domicile. Il était à l’époque bien célèbre dans Porto-Novo et environs. Mais après, comme bien des artistes, le nom Amikpon s’est éteint. Des évènements de la vie, douloureux sont aussi passés par là.
Mais ma rencontre avec lui en cet après-midi était plus que surprise pour l’homme. Il n’en revenait. C’était à la limite un rêve pour lui de constater qu’un journaliste se déplace de Cotonou vers lui, dans ce bicoque où il me reçut. Les échanges furent cordiaux et ce ne fut pas si aisé pour lui de nous trouver une place, mon conducteur et moi. Les mûrs de la pièce sont occupés en grande partie par des feuilles, des bouteilles d’alcool, de la poudre et bien d’autres choses qui prouvent que l’artiste ne fait pas que de la musique traditionnelle, mais qu’il avait aussi un pied dans la tradition. Deux de ses « amis » étaient là. Il les avait expressément fait venir pour assister à cet entretien qui, pour lui, paraissait surréaliste. Avant de mettre sa tenue locale pour les échanges, quinze bonnes minutes de « préparation » au cours desquelles toute la pièce était envahie de fumée, laissant deviner toute la préparation qui se déroulait dans la chambre. Qu’importe ! Nous attendions nous autres notre « star », les narines bouchées.
Il finira par sortir de la pièce, avec une grosse bouteille de décoction et des verres. Mais notre refus catégorique de partager la boisson l’avait quelque peu déçu. « Mettez-vous à l’aise et ne craignez rien. Je ne tue pas », nous lance-t-il, riant aux éclats. Finalement, il insiste pour nous offrir des boissons gazeuses.
Mais c’est surtout l’entretien avec lui qui vaut ce témoignage. J’ai rencontré un homme passionné, convaincu d’avoir apporté quelque chose à la musique de son pays. Mais en retour, il n’en réclame le moindre laurier. Il est heureux, dit-il, et fier aussi d’avoir fait ce qu’il a pu. Mais Amikpon était aussi un homme déçu. Il l’a, maintes fois, exprimé au cours de l’entretien qui dura environ 90 minutes. Il évoque sa carrière les larmes aux yeux. Quand il évoque le défaut d’aide qui ne lui a pas permis de concrétiser ses rêves artistiques, il était inconsolable. Cinq bonnes minutes de sanglots difficilement contenus. Pour lui, tout aurait été si différent si seulement il avait eu un coup de main.
Les coups bas, il les évoque aussi.
Il s’en remettait à la providence, laissant leur sort à Dieu. Lui, par contre, était convaincu d’avoir rempli sa mission, son cahier des charges.
Du reste, il semblait s’en moquer mais demeurait convaincu qu’il ressusciterait, avec sa musique. Il promettait une sorte de « Amikpon nouvelle version ». Un nouveau rythme devrait même servir de charpente à cette résurrection. Il nous en donnera la primeur, les yeux hagards, concentré sur le petit tam-tam sous les aisselles qu’il battait avec passion, force, vigueur et surtout conviction. Ce sera sa dernière note pour nous. Et plus jamais, je ne le reverrai vivant. Il est parti, mais sa musique me reste, vous reste et nous reste.
Que dorme en paix le roi du Kpalongo ! ».

 

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