Sans être une anagramme du titre de l’hymne national du Bénin, « l’Aube nouvelle », le leitmotiv du gouvernement actuel, à savoir le Nouveau départ, se confond avec l’exhortation consubstantielle aux « enfants du Bénin debout » appelés à livrer « des combats éclatants ». Cet appel que réédite le président Patrice Talon, à travers son action gouvernementale sous le sceau de la « Rupture », est-il toutefois compris de tous ses compatriotes ?

Les Béninois sont-ils « Plus forts dans l’unité chaque jour à la tâche » ? Et, « Pour la postérité», sont-ils décidés, comme le voudrait l’actuel chef de l’Etat, à l’instar de l’hymne national, à construire « Sans relâche», dans l’abnégation que cela requiert ?
Chose naturelle à toute société humaine, il y a de nombreux Béninois qui intègrent et s’approprient la dynamique de Rupture et de Nouveau départ, conscients de ce que jusqu’il y a peu encore, il y avait beaucoup de laisser-aller dans les attitudes adoptées au service du pays, et de relâchement dans la gouvernance. Aussi, soutiennent ceux-là, faut-il changer de paradigme pour pouvoir aller de l’avant. De l’autre côté, même après trois ans de gouvernement, il faut compter avec ceux qui observent une certaine réserve voire résistance à ladite dynamique, considérée par ses critiques comme « rigoriste » et qualifiée par d’aucuns « d’autocratique », selon le terme de plus en plus emprunté par les opposants au régime. Qu’en est-il en réalité ?

Changer les codes

Il y a dans l’action du gouvernement actuel, comme une réécriture du code génétique chez les Béninois, notamment en ce qu’ils avaient adopté jusque-là des habitudes et procédés au service du pays jugés à bien des égards, peu positifs. D’où l’appel à la « Rupture ». Et comme à tout changement, soulignent les essais sociologiques sur la question, des résistances sont observées. Les réformes initiées à l’effet de rompre avec les anciennes pratiques étant de nature à déranger, surtout des intérêts inavouables, dans tous les secteurs d’activités, dans le privé comme dans le public. Cela n’est pas non plus sans remettre en cause les attitudes et habitudes dans lesquelles de nombreux Béninois se sont confortés, en général aux dépens de l’intérêt général : c’est l’agent de sécurité qui rançonne, c’est le politicien qui n’entend pas se départir de ses ‘‘avantages’’ et facilités antérieurs, c’est le fonctionnaire qui fait des missions croisées en dépit du bon sens et des lois de la physique, c’est l’agent du service public qui attend une rétribution indue de l’usager avant d’accomplir sa tâche, ce sont des concours frauduleux organisés, ou des marchés pipés passés...Autant de mauvaises pratiques remises en cause, actuellement, qui suscitent la grogne des ayants cause et qui font dire que «l’argent ne circule plus » et que le pays est « dur », selon une ritournelle lancinante !

Que comprendre ?

Alors que les Béninois ont la fâcheuse habitude d’aimer si peu d’amour leurs princes, le président Patrice Talon ajoute la circonstance aggravante d’avoir un style iconoclaste, en tout cas qui ne ressemble en rien à ce que ses compatriotes ont vu chez ses prédécesseurs. Cela n’est pas sans déboussoler quelque peu non plus. Aussi, certains ont-ils du mal à comprendre sa gouvernance déjà parasitée par l’intoxication via les réseaux sociaux, à percer la pertinence de ses actions, soient-elles structurantes et porteuses de plus-value pour le pays. Le problème de la gouvernance actuelle serait-il donc la détermination avec laquelle Patrice Talon, droit dans ses bottes, entend gouverner, décidé à se dépêtrer des méthodes et recettes dont on s’imagine que, si elles étaient perspicaces, elles auraient déjà pu développer le pays ? Le président Talon, lui, jure qu’il n’a cure d’être impopulaire, dans l’œuvre qu’il entend accomplir pour le bien de la patrie. Et ce faisant, il se départit d’une entrave, qui l’aurait retenu dans son élan de mettre en musique son projet gouvernemental.
Mais la résistance ne faiblit pas pour autant. Et certains de ses supporters lui enjoignent de mitiger la forte résolution notée chez lui qui peut s’assimiler à de l’obstination.
La méthode Talon, il est vrai, ne ressemble en rien à celle employée par le Général Mathieu Kérékou qui, dictateur reconverti en démocrate, a préféré en dix ans de gouvernement démocratique, marcher sur des œufs !
Quant à Boni Yayi, inutile de rappeler qu’il a été le plus populiste des chefs d’Etat sous le renouveau démocratique, et que la rigueur n’a jamais été le socle d’action d’un populiste. Patrice Talon ne s’embarrasse pas, lui, de trancher dans le vif, sans ménagement, mais sans perdre de vue les normes et principes légaux, incontournables repères. C’est ainsi que plusieurs hauts gradés de la Police, pris en indélicatesse, ont été durement sanctionnés, conformément à la procédure en la matière. Idem pour les responsables politico-administratifs qui, pincés pour quelque malversation que ce soit, ne bénéficient d’aucune couverture du pouvoir actuel, contrairement aux habitudes. Un exemple symptomatique de la rigueur qui caractérise la gouvernance Talon et qui fait dire de lui qu’il ne serait pas « social » …

Syndrome Sarkozy

Renseignant, cependant, sur la sensibilité de l’ex-homme d’affaires, un fin connaisseur du chef de l’Etat jure que c’est tout le contraire de ce que disent ses détracteurs, et qu’il a la sensibilité à fleur de peau, mais la dissimule sous une carapace qui donne de lui l’image (erronée) d’un dur à cuire. Etayant ses propos, il donne l’exemple de l’évacuation sanitaire sur Paris de la femme du chauffeur d’un proche que Patrice Talon a financée sans connaitre celle-ci ni d’Adam ni d’Eve, mais rien qu’en ayant entendu parler des maux décelés chez le bébé que portait la dame… « Il est ainsi », lâche ce proche du président Talon selon qui « Les gens seront bien surpris de savoir l’étendue de ses actions caritatives et de ses apports désintéressés à l’endroit des tiers, le jour où il voudrait qu’on en parle, qu’on les énumère », insiste-t-il.

Du social

Cela étant, loin du cadre privé, le caractère « social » de la politique menée sous la férule de Patrice Talon, si peu admis pourtant par certaines opinions, est bien perceptible. L’une des preuves, l’équité dont les concours de recrutement sont désormais empreints. Relève du même caractère, le quitus fiscal réclamé dorénavant aux aspirants à des fonctions électives, car c’est inconcevable que ceux-ci  ne payent pas leurs impôts alors qu’ils seront rétribués grâce à l’argent du contribuable.
Du reste, tout en œuvrant, comme jamais par le passé, pour le relèvement des couches vulnérables, à travers les subventions accordées aux centres et instituts sociaux habilités, le Nouveau départ, à travers l’Assurance pour le renforcement du capital humain (Arch), apporte une puissante réponse sociale à laquelle aucun gouvernement n’a pu penser auparavant. De même, lorsqu’il converge les médecins les plus capés du pays vers les hôpitaux publics que ces derniers délaissaient pour l’exercice en privé, le gouvernement a pris une mesure dont le caractère social peut être apprécié à la hauteur du préjudice, car il n’est plus besoin de payer plus cher en clinique privée pour bénéficier de l’expertise médicale qui profitera ainsi désormais aux plus petites bourses...  

Quid de l’économique et de la politique ?

Assainie, l’économie béninoise augure de bonnes perspectives et s’avère désormais porteuse de croissance durable, ce qu’attestent du reste les institutions de Bretton Woods. L’assiette fiscale s’étant élargie grâce à des mesures nouvelles et à de nouveaux instruments permettant d’assujettir les structures et individus imposables, afin que le pays ne dépende plus, pour son développement, des emprunts et de l’aide extérieure rares aujourd’hui. Les dispositions structurelles et autres mesures prises, dans les domaines de l’économie numérique, du tourisme et de l’agriculture notamment pour booster la première culture de rente qu’est le coton, contribuent également à cette perspective.  
Sur le plan politique cependant, la réforme initiée pour rendre plus dynamique le système partisan, fut laborieuse à l’épreuve, et c’est là un euphémisme, dans sa mise en œuvre, elle a quelque peu coincé . Rien qu’à en juger par les dernières élections législatives, faites dans des conditions peu ordinaires, car seuls les partis proches du pouvoir ont pu y prendre part. Cela suffit-il à dire qu’il s’agit-là d’un recul démocratique au Bénin comme on l’entend dire ?
A l’analyse, la démocratie, trivialement, est entendue comme la dictature de la loi, mais aussi du nombre, la majorité qualifiée s’imposant à tous. Il en a été ainsi des lois portant Code électoral et Charte des partis, que d’ailleurs la quasi-totalité des députés béninois ont voté, au terme d’un long processus de sensibilisation à travers plusieurs séminaires. Que certains partis politiques, pour une raison ou une autre, n’aient pu se conformer à la nouvelle donne, cela a suffi, d’autant que ceux-ci sont de l’opposition, à soupçonner le pouvoir de les avoir écartés afin d’avoir le champ libre pour les partis de la mouvance en vue des législatives d’avril 2019.
Il est vrai, en Afrique, les régimes brillent par leur ingéniosité à faire des coups fourrés à leurs opposants. Mais, faut-il prétexter de cela pour verser dans la paranoïa, voir le diable partout, sans jamais donner de bénéfice du doute ? Dans le cas d’espèce, les partis d’opposition béninois se sont rendus coupables de quelques turpitudes. En ayant déjà voté les lois qu’ils remettent en cause après coup. Et, autant peut-on soupçonner le ministère de l’Intérieur de pouvoir faire preuve, possiblement, de mauvaise foi dans la délivrance du certificat de conformité, ou les services des impôts de délivrer, peut-être à la tête du client l’indispensable quitus fiscal, autant on a de la peine à croire que le pouvoir a inspiré à ses opposants de recourir à la Cour suprême, au lieu de déférer le contentieux relatif aux partis, comme l’exige la loi, au tribunal de première instance pour se faire donner raison.
Aussi, accusé de tous les péchés d’Israël, le pouvoir a eu raison de soutenir que les partis d’opposition ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes pour les manquements majeurs relevés dans leurs dossiers et leur difficulté manifeste à se conformer aux lois. De la poule et de l’œuf, qui vient en premier ? Ce débat a vécu !
Que d’encre et de salive ont coulé, au cours du processus électoral qui, en définitive, a abouti à l’élection des députés de la 8e législature. Comme jamais, la cristallisation des intérêts a atteint son comble sur l’échiquier politique béninois. A en juger par les actes de violence qui ont émaillé par endroits le scrutin législatif du dimanche 28 avril 2019. Ajoutées à cela, les récriminations post-électorales de l’opposition qui ont débouché sur une mini-guérilla urbaine qui ne dit pas son nom, avec des jets de pierres et des brasiers de pneus usagés. Il faut déplorer ce phénomène, affligeant, qui a contraint l’armée à agir pour y mettre un terme. En tout cas, on y a peu reconnu le Bénin. Cela n’est pas sans interpeller la classe politique, dans son ensemble, sollicitée à requalifier le sens de son engagement. Est-ce au service de la nation ou pour des intérêts égoïstes ? La 8e législature, en premier, est appelée à donner un sens à la politique au Bénin. Le gouvernement, quant à lui, persuadé que point de bon vent à celui qui ne sait où il va, à travers son chef, entend maintenir le cap des réformes. Leurs résultats témoigneront de la justesse de ses choix.
Quels qu’ils soient, ils auraient un goût de symphonie inachevée, si on ne trouve pas les ressorts pour décrisper l’atmosphère. Un pas de franchi dans cette voie déjà par la politique de main tendue prônée par le président Patrice Talon. La décrispation ne dépend pas, toutefois, que du seul pouvoir exécutif. Elle est aussi tributaire de l’état d’esprit et de l’attitude de ses vis-à-vis.

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