Politique ayant, semble-t-il, changé de fusil d’épaule, le Pr Andoche Amégnissè préside désormais l’Association Eau et Electricité pour Tous (Eeet) qui œuvre, des idées novatrices en appui, pour l’atteinte d’un objectif de développement durable, à savoir l’eau potable pour tous, concourant au bien-être des populations, notamment les plus pauvres. Dans la présente interview, il passe en revue les résultats des politiques menées par les gouvernements successifs dans les secteurs Eau et Electricité, et détaille les perspectives y relatives.

La Nation : Professeur, certains Béninois vous connaissent, mais d’autres pas, et ils aimeraient savoir qui vous êtes.

Andoche Amégnissè : On m’appelle Amégnissè Andoche Célestin Fortuné. Je suis né à Porto-Novo le 24 septembre 1959. Je suis professeur des Universités, spécialiste de l’épistémologie (Philosophie des sciences) et de l’anthropologie (Science humaine qui s’occupe de la dimension sociale de l’homme) ; mais je n’ai jamais enseigné chez nous au Bénin. J’ai fait toute ma carrière à l’extérieur. En Côte d’Ivoire, au Gabon, en France et je l’ai terminée au Togo.

Et qu’est-ce qui vous a amené à créer l’association Eau et Electricité pour tous que vous présidez actuellement ?

Il s’agit d’une organisation citoyenne totalement apolitique. Et il serait bon ici d’expliquer ce que apolitique veut dire. Etre apolitique signifie qu’on s’en fout de la tête de celui qui est au pouvoir. Que ce soit Paul, Pierre ou Jean qui gouverne le pays, ce n’est pas cela qui intéresse ceux qui sont apolitiques. Ce qui nous intéresse, c’est ce que le pouvoir en place fait pour régler les problèmes du pays ; comment il le fait ; et si les populations sont satisfaites ou pas.Quand nous constatons qu’un pouvoir en place fait bien, nous l’encourageons et nous collaborons. Quand nous constatons qu’il fait mal, nous le dénonçons et nous le combattons.

Dans les secteurs de l’eau et de l’électricité, pensez-vous que le pouvoir en place fait bien ?

De notre point de vue et selon nos observations, nous constatons que la gouvernance du président Patrice Talon s’efforce de corriger quarante ans de mauvaise gestion des secteurs de l’eau et de l’électricité par les gouvernants passés.
De l’indépendance en 1960 jusque vers la fin des années 70, la République du Dahomey de l’époque, bien qu’elle eût des problèmes d’instabilité politique, avait une gouvernance économique parmi les plus saines en Afrique. La mauvaise gouvernance économique a commencé sous le Gouvernement militaire révolutionnaire (Gmr) arrivé au pouvoir en 1972 et qui est devenu Parti de la Révolution populaire du Bénin (Prpb) après avoir transformé la République du Dahomey en République populaire du Bénin. Ce régime faussement révolutionnaire a instauré une dictature qui a certes apporté la stabilité politique, mais a ouvert la voie au pillage de l’économie nationale par des citoyens incompétents et malhonnêtes. C’est à partir de ce régime faussement révolutionnaire que le package énergétique de notre pays a commencé à être détourné pour servir des privilèges et avantages octroyés aux cadres politiques et aux technocrates malhonnêtes. Dès lors, l’électricité est devenue plus chère pour les consommateurs ordinaires pendant que les administrations publiques gaspillaient l’énergie et les cadres et autres fonctionnaires abusaient des gratuités pour se livrer à du commerce sur le dos de l’Etat. C’est aussi de cette époque que date la cherté de l’eau. Car, pendant que l’électricité devient chère, la production de l’eau potable et son transport coûtent encore plus cher et l’eau potable augmente inévitablement de prix.Voilà la vérité.

Pourtant, le Bénin a évolué depuis les années dont vous parlez. Il y a eu la Conférence nationale de février 90 et depuis, plusieurs présidents de la République se sont succédé à la tête de l’Etat. Ne pensez-vous pas qu’ils auraient pu corriger cette mauvaise gestion ?

Non seulement ils auraient pu, mais personnellement je pense qu’ils auraient dû, et ils ne l’ont pas fait. Ils n’ont pas pris en leur temps les décisions qu’il fallait. Ni le président Nicéphore Soglo qui a préféré fermer les yeux sur cette triste réalité ; ni le général Mathieu Kérékou qui hélas, avait ramené dans son sillage certains auteurs de la gabegie faussement révolutionnaire; et encore moins le Docteur Yayi Boni plus préoccupé de populisme.

En quoi, selon vous, chacun de ces gouvernants a-t-il failli dans sa gestion de l’eau et de l’électricité ?

Commençons d’abord par la gestion du package énergétique (l’électricité) avant d’en arriver à l’eau potable. Lorsque Nicéphore Soglo était devenu premier ministre à l’issue de la Conférence nationale, la situation énergétique du Bénin était déjà catastrophique comme toute notre économie était d’ailleurs sinistrée. Dans le secteur de l’énergie comme dans les autres secteurs, Soglo s’est préoccupé de payer les dettes accumulées par le régime Gmr-Prpb, sans se préoccuper vraiment des causes profondes de mauvaise gouvernance qui ont engendré ces dettes. Or dans les administrations publiques, c’étaient les mêmes cadres de l’époque Gmr-Prpb qui étaient encore en place. Et ces cadres n’avaient changé ni de mentalité, ni leurs méthodes. Les mêmes causes engendrant les mêmes effets, ces mauvais cadres ont continué de mal gérer en faisant semblant d’être moins laxistes. Ainsi, Soglo a payé les anciennes dettes, mais de nouvelles dettes se sont hélas accumulées.
Prenons l’exemple des quotas de gratuités octroyés aux agents de la Sbee, à tous les hauts dirigeants ou cadres des institutions et administrations ainsi que les factures impayées des services publics dans les communes, les départements et au niveau national. Cela pèse extrêmement lourd sur les finances de la Sbee. Quelle entreprise peut survivre si après avoir dépensé cent francs pour constituer son stock destiné à la vente, elle est obligée de distribuer gratuitement trente francs de ce stock et si sur les soixante-dix francs de stock vendu, il y a encore trente francs de factures impayées non récupérables puisque ce sont des impayés venant des services de l’Etat ?
Voilà la situation. Et c’est le président Nicéphore Soglo qui devait mettre fin à cette situation invivable depuis 1990 qu’il était Premier ministre. Mais le président Soglo ne s’en était pas préoccupé.

Et après le président Soglo ?

Après lui, le général Mathieu Kérékou est revenu au pouvoir en 1996. Le général n’avait que deux préoccupations.Payer régulièrement les salaires. Car c’est le non-paiement des salaires qui avait engendré sa chute et celle du Grm-Prpb.

Ah bon ?

Ah oui ! Tant qu’une dictature parvient à payer régulièrement les salaires des fonctionnaires, cette dictature est obéie par la majorité des fonctionnaires et on ne peut pas facilement la faire tomber.

Et quelle était la seconde préoccupation du général ?

Le général avait compris que si le président Soglo n’avait pas obtenu un second mandat, c’est parce qu’il s’était mis à dos la grande majorité de la classe politique. Aucun régime (dictature ou démocratie) ne survit longtemps s’il se met à dos la grande majorité de sa classe politique. Qu’importe, que ce régime fasse de bonnes choses ou pas, il ne peut survivre qu’en s’alliant ou en s’aliénant la majorité de sa classe politique.
Le général l’avait compris. Alors, il était plus préoccupé de donner à manger au maximum de partenaires politiques que d’exercer une bonne gouvernance économique. Ainsi, le général avait réussi à faire ses deux mandats. Hélas, les problèmes économiques que le président Soglo n’avait pas réglés avant de partir se sont empirés pendant les dix ans de Kérékou 2. Et la gestion de notre package énergétique s’est davantage dégradée.

Quid du président Yayi Boni ?

Le docteur Yayi Boni avait commencé par nous servir des gouvernements de docteurs. Hélas, on peut être docteur en étant « doctus cum libro», c’est-à-dire Savant rien qu’avec le livre. On peut également être docteur malhonnête. Or la malhonnêteté intellectuelle empêche d’exercer efficacement la science. Sous les deux mandats du docteur Yayi Boni, tout était fait pour rendre le président populaire, mais on n’a pas fait grand-chose pour assainir la gestion de l’économie, notamment la gouvernance énergétique et encore moins dans le secteur de l’eau.
Au final, on a dépensé des milliards sans parvenir à mettre fin au délestage. Cela était prévisible. Car ce n’est pas seulement en dépensant (ou en gaspillant) de l’argent qu’on règle les problèmes. Pour régler vraiment les problèmes, l’argent doit servir à payer les solutions véritablement efficaces. Sous les gouvernements du Docteur, l’argent détourné dans les nombreux scandales n’aura pas servi au développement.

Et nous voilà arrivé le président Patrice Talon. Et sa gouvernance ?

Notre constat est d’abord celui du consommateur ordinaire. Certes les coupures d’électricité n’ont pas totalement disparu et cela perturbe toujours les ménages et les unités de production. Mais le consommateur honnête avoue que la fréquence des coupures a beaucoup diminué de même que leur durée.

Nous saluons cette prouesse. Mais notre préoccupation par veille citoyenne est de savoir combien cela a déjà couté au contribuable béninois et combien cela continue de lui coûter chaque mois. Notre deuxième préoccupation concerne la gestion du package énergétique de la Sbee et la question des quotas de gratuité et les factures impayées des services d’Etat et administrations publiques. Sur cette deuxième préoccupation, nous sommes convaincus qu’avec un peu plus de détermination dans la volonté politique, le président Patrice Talon peut, s’il le veut, prendre les décisions nécessaires que ses prédécesseurs ont négligées depuis 40 ans.
Venons-en au secteur de l’eau,
Pour le moment, c’est dans le secteur de l’eau que mon Association Eau et Electricité apprécie le mieux les actions concrètes du gouvernement du président Patrice Talon. L’Association Eau et Electricité pour Tous a avec la Soneb un partenariat de référence et d’une très grande efficacité. De plus, avec le ministre de l’Eau et des Mines, Samou Seidou Adambi, nous travaillons en parfaite symbiose pour la mise en œuvre du paradigme « Accès universel à l’eau potable » décrété par le président Patrice Talon.

De quoi s’agit-il concrètement ?

Il y a encore quelques années, la Soneb perdait beaucoup d’argent à cause des eaux non facturées : tuyaux cassés et d’autres pertes d’eau par écoulement non détecté et non maitrisé. Grâce au partenariat Eeet-Soneb, notre Association permet, ces dernières années, à la Soneb de vite localiser les zones de casse de tuyau et d’intervenir rapidement. Ce qui évite aussi les perturbations en fourniture d’eau aux consommateurs.Mais il y a encore mieux.
Il s’agit de notre projet Soneb-Association Eeet pour ériger des bornes fontaines à Cotonou et dans les autres communes pour permettre aux plus pauvres d’avoir accès à l’eau potable moins chère. Et ce projet connaîtra très bientôt un coup d’accélération grâce à l’appui que le gouvernement du président Patrice Talon a décidé de nous apporter dans sa réalisation.

Expliquez-nous un peu ce projet

Tout le monde n’a pas dans nos zones urbaines et périurbaines, les moyens de s’abonner à la Soneb. D’ailleurs, sur dix consommateurs de l’eau de Soneb, il y a à peine deux qui sont directement abonnés à la Soneb. Plus de quatre-vingt pour cent (80%) des consommateurs de l’eau de Soneb rachètent l’eau auprès d’autres consommateurs ayant les moyens d’avoir un compteur Soneb. Ces 80%, ce sont les citoyens des ménages les plus pauvres de nos villes et zones périurbaines. Et ces plus pauvres rachètent l’eau de Soneb à 50 francs le récipient de 25 litres. Cela fait 2 francs le litre et donc deux mille francs le mètre cube. Or, le tarif social prévu par la Soneb pour les pauvres est 198 francs le mètre cube, soit plus de dix fois moins cher. Constatez vous-même la grande injustice dont les pauvres sont victimes dans les zones urbaines et périurbaines. Dans les zones rurales, c’est encore pire.

Et comment en est-on arrivé à cette situation déplorable ?

C’est la mauvaise gouvernance au sommet de l’Etat depuis environ quarante (40) ans qui est à l’origine de cette situation. Les gens de ma génération peuvent se souvenir que, quand nous étions petits, il y avait dans tous les quartiers de Cotonou des bornes-
fontaines où les familles pauvres pouvaient aller se procurer l’eau potable. Sous le Gmr-Prpb, ces bornes fontaines sont tombées en panne faute d’entretien. Et depuis, aucun gouvernement n’a pensé à les remplacer. Ni sous Soglo, ni sous Kérékou, ni sous Yayi I. Ils sont tous restés aveugles sur cette souffrance des plus pauvres.

Et vous, que proposez-vous ? Ou que faites-vous ?

Mon association a d’abord signalé cette situation déplorable à la Soneb. Ensuite au gouvernement et enfin aux partenaires au développement de notre pays. Les partenaires au développement ont été les premiers à réagir et m’ont demandé de proposer une approche de solution. Cela nous a amené à élaborer le projet des bornes-fontaines en partenariat avec la Soneb et l’Association Eau et Electricité pour rendre l’eau de Soneb moins chère pour les plus pauvres. Ces bornes-fontaines seront gérées par les communautés religieuses (églises, mosquées) qui assureront le paiement régulier des factures à la Soneb, l’entretien des ouvrages et un prix de vente inférieur à un franc le litre. Les communautés religieuses nous ont donné leur accord et leur appui pour la réalisation du projet. Les partenaires et sponsors de notre association nous ont donné des financements pour réaliser les premières bornes fontaines. Alors nous avons à nouveau relancé la Soneb et le gouvernement à travers son ministre de l’Eau. Et nous avons reçu la promesse que le gouvernement du président Patrice Talon va prendre ce projet à bras-le-corps parce qu’il entre totalement dans sa vision de donner « l’accès universel à l’eau potable » dans toutes les localités de la République du Bénin.
Si effectivement nous obtenons l’appui du gouvernement, nous rendons l’eau potable beaucoup moins chère pour les plus pauvres dans toutes les communes où la Soneb est actuellement présente.

Votre association a des initiatives très louables. Quel appel avez-vous en direction des populations ?

A mes compatriotes, je voudrais dire que l’eau et l’électricité n’ont pas de couleur politique. Que l’on soit sympathisants de l’opposition ou de la mouvance présidentielle, nous avons tous besoin d’eau potable pour vivre et d’électricité pour être à l’aise. Voilà pourquoi nous avons besoin du soutien de tous et de l’appui de tout le monde.

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