J’ai écouté avec intérêt le 27 décembre 2018, le 3e discours sur l’état de la Nation du chef de l’Etat béninois, le président Patrice Talon. Par rapport aux deux premiers de son mandat, je me suis rendu compte que celui-ci semble avoir beaucoup plus de contenu, d'autant plus qu'un nombre important de réformes promises s'est déjà mis en route, et que les réalisations phares du régime de la rupture se matérialisent.

D'autre part, j’ai également lu les commentaires aussi bien des opposants que des mouvanciers. Et c’est à ce niveau que j’ai été un peu déçu. Ou plutôt, que je suis resté sur ma faim.
En effet, si le processus démocratique évolue bien au Bénin, comme nous nous plaisons à le croire (je le crois aussi d’ailleurs…), cette évolution doit s’accompagner d’une sophistication progressive de l’analyse et de la critique politique. A quoi sert-il, pour notre démocratie, qu'un partisan politique ne fasse que l’éloge de toute initiative présidentielle sans même en soulever les potentielles améliorations? De même, que vaut l’opposant qui ignore complètement, ou même dénie catégoriquement les progrès évidents et matériels/vérifiables réalisés par son adversaire politique? Des deux côtés, on ignore tout simplement l’intelligence des citoyens ou des observateurs !
Dans le cas d'espèce, et sans être un politicien, je me suis permis de relire ledit discours pour partager mes notes, sous la forme de fiches de lecture, sur des thèmes abordés. Sans être exhaustives, ces fiches proposent certaines questions de réflexion dont chacun pourrait se préoccuper, à la suite (ou en prolongement) des actions gouvernementales.

Thématique # 1 : L’Accès à l’Eau

Les acquis dans la fourniture de l’eau aux populations ont été présentés de façon claire, aussi bien en nombre de bénéficiaires que de ressources allouées. De plus, les zones réputées géologiquement
« difficiles » comme les Départements des Zou/Collines ont été attaquées par les projets gouvernementaux, avec des succès remarquables.

Il est à mettre à l'actif du gouvernement le fait que cet Objectif de développement durable des Nations Unies (l’Odd no6)ait été désigné comme prioritaire, et avec une échéance rapprochée (2021 au lieu de 2030). C'est pratiquement le seul domaine dans lequel l'accès universel a été décrété de façon nette et vérifiable. Et les plans pour les années à venir ont été sommairement évoqués.

--- Questions de Réflexion---

Un accent aurait pu être mis sur la différence entre le rural et l’urbain, en matière d’accès à l’eau, bien qu’il soit apparu dans la présentation que les deux ont fait l’objet d’investissements substantiels.
D’autre part, si le discours a parlé de l’accès physique (disponibilité et proximité des sources d’eau), aucune mention directe n’a été faite de l’accès financier (faible coût, ou même gratuité de l’eau). Pour nous, du fait de la signification culturelle de l’eau à boire au Bénin, la gratuité de l’eau signifierait que le gouvernement offrirait sur toutes les factures d’eau des ménages, un certain volume correspondant à l’eau de boisson (ceci peut se calculer facilement) sous forme de subvention. C’est vrai que c’est du domaine du rêve, mais cela vaudrait le coup - vu les ambitions sociales de ce gouvernement.

Thématique 2 : L’électricité

Le constat est fait également d’un bon exposé des acquis dans ce domaine. Après des années de tentatives infructueuses pour tendre vers une autonomie énergétique, on a maintenant l’impression que le pays tient le bon bout. Ces acquis, ajoutés aux efforts faits par le gouvernement d’une part pour assurer le leadership du pays sur le marché régional de l’énergie (avec le hub énergétique de la Cedeao basé à Calavi), et d’autre part pour desserrer les contraintes liées au contrat avec le Togo dans le cadre de la Communauté Electrique du Benin (CEB), il faut admettre qu’il y a des chances que les objectifs promis soient atteints.

Le discours est pourtant resté modeste en indiquant le caractère progressif des impacts, surtout que les investissements sont reconnus d’abord structurants. En effet, la vétusté des infrastructures va certainement continuer à réclamer des fonds importants (remplacement des équipements existants) sans forcément entraîner des bonds extraordinaires dans l’extension de l’accès à l’énergie.

--- Questions de Réflexion---

Comme pour l’eau, l’accessibilité financière devra faire l'objet d'attention. Après les efforts louables pour rendre le produit disponible, des études sont nécessaires dans un deuxième temps pour déterminer (et corriger si nécessaire) si les citoyens, notamment vulnérables, peuvent se l’offrir.
D'autre part, le gouvernement a lancé un appel au privé dans sa stratégie pour l’électrification rurale (de monopolisation partielle). Cette approche qui a le potentiel d'accélérer l'accès pour tous comporte, cependant, le risque de charges plus élevées pour les consommateurs ruraux. En effet, si les privés ont la main libre, au vu (ou sous prétexte) de coûts d’exploitation élevés (production, transport, stockage et distribution), les populations les plus vulnérables vont acheter l’énergie plus chère que nos concitoyens des villes.

Thématique 3 : Santé

Les actions ici ont aussi été clairement expliquées. Qu’il s’agisse des faux médicaments, des plateaux techniques, des infrastructures sanitaires, etc., des efforts remarquables ont été faits. Sur le plan normatif, il n’a pas échappé aux observateurs que des décisions ont été prises pour améliorer les normes et standards en matière de santé publique et clinique.

Le discours a également reconnu les difficultés de 2018, y compris l’incompréhension des acteurs sociaux du secteur, face aux réformes.

Enfin il n’a pas échappé aux observateurs la dextérité (mesures de surveillance sanitaire prises, implication des parties prenantes et niveau d’information du public) avec laquelle le département de la santé continue de gérer la crise et les risques épidémiques que traverse le nord du pays depuis quelques années.

--- Questions de Réflexion---

Le président ne s'est pas appesanti sur les efforts au niveau de la capacité des personnels de santé, même si son discours parle de diagnostic en cours pour guider les actions en 2019.

D’autre part, après les décisions stratégiques, pour lesquelles le gouvernement a dit avoir pris ses responsabilités (NB : le président reste convaincu qu’on ne peut inviter les syndicalistes à prendre eux-mêmes des décisions difficiles pour leur base…), l’implication des partenaires sociaux devrait maintenant s’accroître, une fois que les grandes lignes des réformes sont connues, afin d’améliorer l’opérationnalisation des réformes et la complète adhésion des acteurs.

Enfin, vu le rôle prévu par le gouvernement pour le secteur privé dans la fourniture des services de santé, il faudra suivre de très près la mise en œuvre des réformes concernant l’assurance maladie universelle (voir Arch plus bas…) pour garantir l’accès des soins aux plus pauvres. Nous reconnaissons que l’option prise de recourir à des opérateurs du privé social (religieux, coopératives, et autres not-for-profit) est déjà un bon pas dans la direction du maintien du service public dans la santé.

Thématique 4: L’Education

Le discours du président a donné une bonne identification des problèmes dans ce secteur. Bonne présentation également des investissements faits jusque-là (infrastructures, cantines, gratuité pour les filles, aujourd'hui étendue au secondaire et au technique, élargissement ou doublement du nombre des boursiers, etc.)

De plus, un bon point est marqué en ce qui concerne l’accent mis sur la maternelle et le primaire. En effet, car c’est à la base que les problèmes de niveau se créent, pour ensuite se manifester au moyen et au supérieur. Une appréciation devrait être donnée au gouvernement pour le positionnement des questions de qualité de l’enseignement (y compris par l’évaluation des enseignants, l’assainissement des universités privées et des diplômes qu’elles délivrent, etc.) et de réintégration des déscolarisés dans diverses formes d’apprentissage.

Enfin, il faut noter l'évocation de l’efficacité externe du système éducatif, à travers le souci de l'employabilité (Pme, microfinances, etc.), la spécialisation des institutions tertiaires publiques, induite dans la nouvelle carte universitaire.

--- Questions de Réflexion---

Tout en reconnaissant les actions hardies dans les trois ordres d'enseignement, quelques questions viennent cependant à l'esprit :

Qu’en est-il de l’anglais dans les écoles publiques ? Quelles motivations pour les enseignants et les apprenants ? Ou, était-ce seulement un effet d’annonce ? Car le potentiel de cette langue anglaise (culture & esprit d’entreprise, ouverture sur l’extérieur, connexions avec les milieux de recherches, etc.) est inestimable, et une démocratisation de son accès serait appréciable.

Au sujet des orientations scolaires : quelles sont les actions (bourses, réductions ciblées des coûts, etc.) pour forcer une plus grande attractivité des filières scientifiques ? Le gouvernement a démontré une volonté d’utiliser les sciences et la technologie pour le développement (Création d’une université spécialisée, d’une cité internationale des innovations et du savoir - Sèmè City, et l’appui aux start-up), et la promotion de l’intérêt des apprenants pour les sciences et la technologie, dès leur jeune âge doit être une nécessité.

En ce qui concerne l'implication du secteur privé dans les universités, au-delà des stages, comment promouvoir encore plus l’expérience professionnelle avant le diplôme (efficacité externe), l’octroi de bourses par les privés, la pertinence des contenus scolaires pour la vie active ? Si des initiatives efficaces existent dans ce domaine, elles gagneraient à être mieux connues.

Enfin, les cantines scolaires ont suscité beaucoup d’espoir. Quels systèmes sont en place pour éviter la corruption dans leur administration ? Quelles études en cours pour mesurer l’impact de ces cantines sur les résultats scolaires (efficacité interne), sur l’économie locale (achats de produits locaux et utilisation de main-d’œuvre locale, etc.) ? Et à quel horizon est fixé le transfert des cantines du Pam (financées par l'Etat) vers les organisations locales ?

Thématique 5 : Les Autres programmes sociaux

... La liste des programmes à impact social a été indiquée dans le discours ; et il a été reconnu que certains d’entre eux sont une continuité du/des régime/s précédent/s, avec une mention des nouveautés et extensions opérées par la rupture.

L'Arch a été bien présentée comme une réponse aux problèmes d’accessibilité financière dans la santé et le social. De plus, une bonne analyse a été proposée sur les types de pauvreté au Bénin (simple et extrême…), avec le besoin de leur estimation et de leur prise en compte dans les années à venir.

Finalement, le discours a fait le lien entre le social et l’économie, comme investissement en capital humain. Ce lien devrait permettre l’allocation de plus de ressources pour la protection sociale (pas seulement les maigres moyens du ministère des affaires sociales, mais aussi des fonds de développement auxquels s’intéresse le ministère en charge de l’économie).

--- Questions de Réflexion---

Le plus grand problème ici est le temps pris par les préparations pour la mise en œuvre de l’Arch. Ce rythme de mise en œuvre doit être monitoré par tous les observateurs, car la finalisation de ce projet complexe, mais capital pour toute la population, pourrait dépasser le mandat actuel du président de la République.

Thématique 6 : Le Transport

Le président a exposé de façon factuelle les investissements faits à ce niveau, avec une bonne distinction entre l’urbain et le rural. Il a été noté une bonne répartition des investissements sur l’étendue du territoire. Il a aussi soulevé l'articulation entre les investissements et l’économie (dessertes rurales), et présenté les plans pour les années à venir.

Il a été observé dans ce secteur, le souci du re-dimensionnement et de la durabilité, car des projets existant avant ce régime ont fait l’objet de transformation (pour tenir compte des besoins futurs) ou alors d’études techniques et environnementales poussées (pour refléter le souci du retour sur investissement).

--- Questions de Réflexion---

D’abord, des études sont nécessaires sur la rentabilité du système routier au Bénin. Ou si elles existent, leurs contenus devraient être publiés. Car, il est important de faire la différence claire entre les routes purement économiques, les routes de solidarité nationale (partage de la croissance) et les routes de souveraineté nationale (politique des frontières). Ceci éviterait que l’on parle de « routes politiques » !
Il serait aussi important de publier les niveaux de financement propres (budget national) par rapport aux prêts. De plus, le schéma de remboursement de ces prêts (part des péages…) doit être clarifié. Comment assurer la transparence des mécanismes de péage routier, pour éviter que le pauvre contribuable sans voiture, soit appelé à terme, à payer pour les routes utilisées par les « riches »?

Dans cette même veine, des études sont nécessaires pour identifier les niveaux de péage routier les plus adaptés. Ceci nécessiterait des simulations convaincantes entre d’une part, les amortissements des prêts, les entretiens des équipements et, d'autre part, le coût des dommages causés sur les véhicules automobiles, par l’absence de route (rotules et autres), tel que précédemment suggéré par le président.

Dans le domaine portuaire, le pays a fait un pari important en confiant la gestion du Pac à une entreprise belge dont l’expérience internationale est avérée. Dans les 5 prochaines années, les performances comparatives (par rapport à Lomé, Conakry, Abidjan et
Dakar) de cette entreprise, mais aussi de toute la plateforme portuaire de Cotonou, devront faire l’objet d’une étude indépendante. Pas seulement en termes de rentrées fiscales, mais également de transfert de savoir-faire.

Comme il est vrai que la performance d’un port dépend étroitement de l’économie qui y est rattachée, les indications futures sur le volume et la direction des tonnages au Pac (les importations par rapport aux exportations) vont aussi informer objectivement sur la réussite des politiques économiques et commerciales sous le régime de la rupture.

Thématique 7 : Le Cadre de vie

Évocation par le président des investissements fondateurs et structurants dans ce secteur et positionnement des effets prévus, sur deux aspects fondamentaux pour les Béninois : les ordures et les inondations.

Un point spécial a été mis (à raison !) sur la protection des côtes - avec des investissements importants. Et un intérêt particulier se dégage pour le lien entre « cadre de vie » et « tourisme », avec la transformation des infrastructures destinées à la protection des côtes, en équipements d’accueil de touristes balnéaires.

--- Questions de Réflexion---

La plus grande préoccupation ici est l’entretien. Le cadre de vie est aussi une question de culture et non seulement d’équipements ou d'investissements : au-delà de la « sensibilisation », quels sont les efforts prévus par le gouvernement pour s’assurer que les habitudes non civiques changent ?
D'autre part, le système de voirie actuel est incapable de gérer la maintenance des espaces verts. Après l'expérience malheureuse du président
Nicéphore Soglo (boulevard de la Marina avec ses fleurs asséchées), le régime du Dr Yayi Boni avait étudié la question dans tous les sens et, face à l’indiscipline des Béninois, il avait tout simplement opté pour le tout-béton (boulevard de la traversée de Cotonou, presque sans arbre !). Quelle est la stratégie de M. Patrice Talon en la matière ? Quel est le rôle des Pme ou associations de quartier dans le maintien du cadre de vie? Ceci doit être communiqué amplement, en complément des informations disponibles sur le projet d’enlèvement et de traitement des déchets solides en cours de préparation.

Enfin, si la répartition géographique des 20.000 logements sociaux prévus est très acceptable et logique, le gouvernement est attendu sur la question de la distribution aux bénéficiaires. Car l’option de « premiers venus = premiers servis » ne va sûrement pas convaincre les sceptiques 

Par Maxime Houinato

Socio-économiste Fonctionnaire des Nations Unies

(Suite dans notre prochaine parution)

 

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