Le mouvement de grève annoncé la semaine dernière par les magistrats suite au vote par l’Assemblée nationale d'une loi leur retirant le droit de grève et à certains agents, est largement suivi au tribunal de première instance de deuxième classe d’Abomey-Calavi.

Dès l’entrée dans l’enceinte du tribunal d’Abomey-Calavi, le calme plat qui règne en ces lieux est évocateur, tout comme l’absence du garde-vélo qui assure d’habitude la sécurité des motos des usagers. Les salles d’audience sont totalement vides. Ici, le mouvement de débrayage est largement suivi.

Aucun juge n’est au poste, en dehors du procureur de la République et du président du tribunal par intérim. Il en est de même des différents bureaux administratifs restés fermés. Dans les rangs du personnel, aucun agent pour accueillir et renseigner les usagers.
Les rares travailleurs retrouvés sur les lieux semblent plutôt préoccupés par leurs affaires personnelles. Pendant ce temps, les usagers tournent désespérément en rond.
Jusqu’aux environs de 11 h ce lundi 8 janvier, Zorobabèle Assogba espérait encore en la providence pour se faire délivrer son certificat de nationalité. Il devrait compléter la fameuse pièce à son dossier dans le cadre d’un recrutement. Hélas !
Delphin Tohionon, étudiant, est assez préoccupé par la grève des magistrats : « Je me réjouissais du retrait du droit de grève aux magistrats et à certains corps de métier. Ce matin, je suis venu faire la légalisation d’un acte, mais je fais plutôt le triste constat du débrayage. Je suis dépassé par les évènements ». Même s’il peut bénéficier de la même prestation dans les mairies, il s’inquiète du temps que cela va prendre. « Ailleurs, le drame est qu’on n’est pas sûr que l’autorité appose sa signature à temps sur le document à légaliser déposé. Cela peut durer des jours, alors qu’au tribunal, c’est séance tenante », apprécie-t-il.
Fahiss Radji et Nickson Toho, tous deux étudiants, sont également surpris par la situation. Ils déclarent n’en avoir pas eu vent plus tôt. « Nous sommes venus faire la légalisation au tribunal de Calavi ce matin. Nous y sommes restés au moins 15 mn sans suite. Personne ne s’est rapproché de nous pour nous orienter », confient-ils. Après avoir tourné en rond, ils ont décidé de rallier la mairie de la localité.
Si ces deux étudiants peuvent bénéficier de leurs prestations ailleurs, tous les usagers du tribunal n’ont pas la même chance. Evariste Adoukonou Ahissou est venu en sueur de Tori-Bossito pour retirer la copie corrigée de son acte de naissance. Il a parcouru environ une quarantaine de kilomètres pour rallier la juridiction d’Abomey-Calavi dans l’intention de s’en servir pour l'établissement de sa carte d’identité nationale. Mais c’était peine perdue.
« Cette grève me retarde sérieusement. Sans la carte d’identité nationale, je suis limité. J’avais appris que les magistrats ne devraient plus faire grève. Dans quel pays sommes-nous ? », s’inquiète-t-il, visiblement dépassé par la situation.

Le dénouement attendu

Les acteurs judiciaires expliquent leur position. « La motion est mise en œuvre. Si je suis là, c’est parce que je dois assurer l’intérim du président du tribunal. Faites-le constat et tirez vous-mêmes les conclusions », lâche le président du tribunal par intérim, Ferdinand Dègbèlo. Il souligne que l’absence des magistrats au poste et la paralysie des activités au tribunal sont les conséquences de la grève. Selon ses explications, tout le corps judiciaire suit le mouvement. « Les non magistrats ont aussi opté pour le boycott. Ils sont chez eux les mardis, mercredis et jeudis et ne sont présents au tribunal que les lundis et vendredis ». Les hommes en toge noire quant à eux durcissent le ton. « Les magistrats suivent la grève cinq jours sur cinq avec tacite reconduction », précise le président par intérim du tribunal d’Abomey-Calavi.
Le secrétaire général adjoint du Syndicat des travailleurs de la Justice (Syntra-Justice), Martial Houéha, est plus précis sur la question. « La maison justice compte six autres syndicats en dehors de l’Union nationale des magistrats du Bénin (Unamab). Au nombre de ceux-ci, quatre étaient déjà en grève depuis deux mois environ. Ils sont aux postes les lundis et vendredis, mais boycottent les activités les autres jours. Seuls, les syndicats sans syndiqués ne suivent pas le mot d’ordre », développe-t-il.
Il explique qu’avec la grève de l’Unamab, ils ne sont plus les seuls à suivre le mouvement. « Nous étions en grève pour une raison avant qu’une raison fondamentale ne s’y ajoute. Le peuple doit comprendre que nous nous battons pour lui. Lorsque le troisième pouvoir sera à terre, les difficultés seront énormes », analyse-t-il.
Selon lui, la paralysie des activités a tout son sens. « Les avantages annoncés dans nos statuts depuis 2004 n’ont jamais été accordés facilement sans lutte. Le droit s’arrache. Comment peut-on revendiquer nos droits sans arme ? », s’interroge-t-il.
La paralysie des activités ne s’observe pas, sans pincement au cœur, mais la seule arme revendicative reste encore la grève, selon le secrétaire général adjoint du Syntra-Justice. La suite du mouvement dépend du gouvernement, de l’Assemblée nationale et de la Cour constitutionnelle, jure-t-il.
En attendant que le pouvoir judiciaire et l’Exécutif ne parlent d’une même voix, les populations sont livrées à elles-mêmes?

Évaluer cet élément
(0 Votes)
Lu 2023 fois